Vocation missionnaire

23. Aimés de toute éternité. De toute éternité Dieu a pensé à vous. Vous n'aviez aucun mérite, et cependant il vous a aimés. «D'un amour éternel je t'ai aimé» (Jr 31, 3). Toi, je t'ai aimé, justement toi et non pas un autre, ou une autre.

Il vous a appelés à l'apostolat par sa seule bonté. Il n'a besoin de rien ni de personne. Il l'a faite à vous cette grâce, de préférence à tant d'autres qui en étaient plus dignes et qui y auraient peut-être mieux correspondu. Et pourquoi justement à vous? Parce qu'il vous a aimés d'un amour particulier. Il a fait avec vous ce qu'il a fait avec ce jeune de l'Évangile: «Alors Jésus fixa sur lui son regard et l'aima. Et il lui dit: "[…] viens, suis-moi"» (Mc 10, 21). Voilà ce qu'est la vocation! C'est ce regard de prédilection de Jésus.

24. Amour de Dieu et passion pour les âmes 1. La vocation missionnaire est la vocation de ceux qui, disposés à tout sacrifice, aiment beaucoup le Seigneur et désirent le faire connaître. On ne demande rien de plus. Cette vocation est cet acte de providence par lequel Dieu choisit certains et leur fournit des dons convenables pour évangéliser les personnes dans les pays ou dans les milieux humains non chrétiens 2. Jésus Christ, en commençant par les apôtres, transmet en tout temps sa même mission à certaines personnes: «Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie» (Jn 20, 21). L'Église en prend acte et, à son tour, confirme cette divine mission. Les missionnaires travaillent au nom de l'Église.

Tous les saints ont toujours désiré aller en mission: St François d'Assise, St Romuald, Ste Thérèse d'Avila, Ste Marie Madeleine de Pazzi et Ste Thérèse de l'Enfant Jésus, proclamée par l'Église patronne de toutes les missions.

25. Le prêtre est missionnaire par nature. Au sujet des prêtres, quelle différence y a-t-il entre prêcher l'Évangile dans nos pays et l'annoncer aux non chrétiens? N'est-ce pas la même vocation? N'est-ce pas le devoir propre de tous les prêtres? Tout prêtre est, par nature, missionnaire. La vocation sacerdotale et la vocation missionnaire ne se distinguent pas essentiellement. On ne demande, je le répète, qu'un grand amour de Dieu et une passion pour les âmes. Ils ne pourront pas tous accomplir leur désir de partir en mission, mais tout prêtre devrait avoir ce désir. L'apostolat dans les territoires de mission est, sous cet aspect, le degré superlatif du sacerdoce. Quand il s'agit d'un religieux qui n'est pas prêtre et d'une religieuse de vie active, spécialement s'ils travaillent en pays de mission, ils sont aussi de vrais missionnaires. Il en est ainsi pour nos frères et nos sœurs.

26. Vocation missionnaire, don de Dieu. Selon St Paul, les dons naturels et surnaturels donnés par Dieu sont différents; et l'Esprit Saint s'adapte au caractère, aux forces, à la capacité de chacun, pour sanctifier tous. St Paul enseigne que chacun a reçu son propre don de Dieu (cf. 1 Co 7, 7). Pour nous la vocation missionnaire est ce don, dont nous ne comprendrons la valeur que dans l'éternité. Et la refuser n'aurait pas d'importance? Le Seigneur nous invite à un état de perfection, il nous offre une place spéciale dans l'Église, il nous donne un signe de divine prédilection, et nous refuserions tout cela? Cela vous semble peu? On dira qu'il ne s'agit que d'un conseil. Oui, mais c'est ainsi qu'on estime les conseils de Dieu? Si St François Xavier avait refusé, qu'en serait-il de lui maintenant? Il ne serait certainement pas arrivé à la sainteté.

Combien de "déplacés" spirituellement dans le monde pour avoir refusé le don de Dieu! Rappelez-vous toujours que la première offrande pour l'Institut, de cent lires, je l'ai reçue d'un prêtre dont je n'ai jamais su le nom, qui disait l'envoyer pour apaiser son remords de ne pas avoir répondu, quand il était jeune, à l'appel à l'apostolat chez les non chrétiens 3. Non, ne croyons pas de faire un acte de condescendance envers Dieu en répondant à Son appel! C'est lui au contraire qui nous fait un grand don.

27. Sans signes extraordinaires. Nous avons parfois le doute de ne pas être appelés à l'apostolat. C'est une douloureuse peine qui fait périr beaucoup de vocations ou au moins qui tiédit la ferveur à bien se préparer à l'apostolat. Est-ce que vous l'avez cette vocation? Je réponds qu'il n’est pas nécessaire d'avoir eu des signes extraordinaires, même pas besoin de les exiger. Même si un ange venait du ciel, on pourrait toujours douter pensant qu'il s'agit d'une illusion. Il suffit d'avoir eu quelque signe spécial, qui a semblé peut-être accidentel et que pourtant Dieu envoie en rapport à la vocation: la lecture d'un journal ou d'un livre missionnaire, une homélie sur les missions, l'exemple d'un compagnon, un mot du curé ou du confesseur, peut-être aussi une circonstance de famille, etc. Ces signes suffisent. Ce sont les voies ordinaires dont Dieu se sert pour susciter la vocation missionnaire chez qui il a choisi.

28. Seulement pour l'évangélisation. Celui qui entrerait dans notre Institut avec une autre finalité que de devenir Missionnaire ou Sœur Missionnaire de la Consolata, serait un intrus et devrait rendre compte à Dieu, à la communauté et aux bienfaiteurs. L'institut n'est pas un collège ou un séminaire où peuvent mûrir différentes vocations, mais seulement celle de missionnaire, et de la Consolata. Si quelqu'un était entré avec une intention droite, mais après essai se rend compte de ne pas avoir cette vocation, il devrait, après le prudent conseil des supérieurs, se retirer et retourner à la maison ou à l'état qui est fait pour lui. Celui qui, appelé par Dieu, ne correspondait pas et ne se formait pas à l'esprit missionnaire de l'Institut, manquerait aussi à son devoir.

Réponse à la vocation

29. Si tu savais le don de Dieu! Heureux êtes-vous d'avoir entendu l'invitation de Dieu et, rassurés par la prière et des sages conseils reçus, vous vous êtes avec courage détachés de votre milieu, des commodités de la vie et, surmontant les jugements et les motivations humaines, vous êtes entrés dans l'Institut pour vous préparer à la mission.

Laissez-moi donc vous répéter les paroles du Seigneur: «Si tu savais le don de Dieu» (Jn 4, 10). Si tu savais le grand don que Dieu t'a fait en t'appelant dans cet Institut missionnaire! Avec ce don suivront beaucoup d'autres grâces que Jésus, du Tabernacle, vous fera, si vous savez apprécier la vocation et y correspondre. Vous, qui êtes ici, comme aussi ceux qui vous ont précédés, vous jouissez tous des mêmes bénéfices et des mêmes grâces. Mais est-ce que vous persévérerez tous dans la vocation que vous avez reçue? Il ne suffit donc pas d'avoir été appelés, il ne suffit pas de répondre à l'appel, ni d'entrer dans l'Institut, et ni même d'aller en mission. Ce ne sont pas tous les appelés qui persévèrent, parce qu'ils ne correspondent pas tous. Persévérer, ne l'oubliez pas, est un devoir, quand nous avons librement accepté un état et que nous nous y sommes liés par de solennelles promesses. C'est un devoir envers Dieu, à qui on a fait ce vœu, et c'est un devoir envers nous-mêmes. Seul celui qui persévérera jusqu'à la fin entendra l'invitation divine: «C'est bien, serviteur bon et fidèle, entre…» (Mt 25, 21).

30. Bien correspondre. Vous êtes dans l'Institut avec l'espoir et aussi avec la certitude d'avoir la vocation. Mais maintenant que la nature de l'Institut et de la vocation apostolique vous est plus intimement illustrée, priez le Seigneur qu'il vous illumine, avec les supérieurs et les formateurs, pour voir avec plus de clarté si vous êtes appelés par Dieu et si vous êtes vraiment décidés d'y correspondre de tout votre cœur et de toutes vos forces pour devenir d'authentiques missionnaires et sœurs missionnaires; et aussi si vous avez la stabilité et la constance pour soutenir toutes les difficultés et les dangers de la vie de mission.

Je ne me fatiguerai jamais de vous exhorter à bien considérer la réalité de votre vocation, pour grandir dans son estime, en remercier tous les jours le Seigneur et essayer d'y correspondre avec un esprit fort et constant. «Je vous exhorte donc à mener une vie digne de l'appel que vous avez reçu» (Ep 4, 1). L'apostolat comprenait la grâce de la foi. Je vous fais la même recommandation au sujet de la grâce de la vocation missionnaire, qui, si elle n'est pas aussi nécessaire que la foi, est cependant toujours une grâce de prédilection. Et je vous dis de ne pas la recevoir en vain, mais d'y correspondre et de la rendre fructueuse, tandis que vous êtes durant le temps propice, les jours de grâce spéciale que le Seigneur répand sur votre préparation à la mission. Sérieusement donc! Il faut correspondre, et bien correspondre, de la meilleure manière possible. Il ne faut pas des demi-volontés, mais des volontés décidées. Plutôt que devenir un missionnaire ou une missionnaire à moitié, il est mieux de ne pas l'être du tout.

Si quelqu'un n'avait pas bien correspondu, qu'il se reprenne: «Maintenant je commence» (Ps 76, 11), on se remet sur la bonne voie, coûte que coûte, et on renouvelle tous les jours cette bonne volonté. Certainement, on ne correspondra jamais assez, mais au moins faisons ce que nous pouvons de notre part. Le Seigneur, Lui, mettra le reste en place, il comblera les déficiences. Il sait que nous sommes faibles, mais il veut de la bonne volonté. Est-ce que vous avez tous la ferme volonté de vous offrir au Seigneur, pour qu'il vous forme selon Son Cœur, pour être un jour de saints Missionnaires et de saintes Missionnaires de la Consolata?

Il peut arriver que quelqu'un ait vécu 50 ans dans un institut et qu'il soit resté un enfant, c'est-à-dire qu'il n'ait rien fait. Regardez si vos années de communauté ont été écrites en or, ou avec de l'encre, ou avec de l'eau. Examinez votre conformité et demandez-vous: comment un saint missionnaire ou une sainte missionnaire auraient passé ces années? Et que chacun de vous se demande: comment je serai dans 20 ans? Examinez donc votre vocation par rapport à la conformité. Les moyens pour correspondre sont les mêmes que pour vous sanctifier, ce qui est la première finalité de l'Institut et donc de la vocation elle-même.

31. Avec une intention droite. Pourquoi êtes-vous ici? Vous répondez tous: pour être missionnaires. Si quelqu'un avait un autre but il serait dans l'erreur, parce qu'ici l'air est bon seulement pour celui qui veut être missionnaire. Le premier moyen pour correspondre à la vocation est l'intention droite. Celui donc qui serait venu dans l'Institut dans un autre but que d'être un Missionnaire ou une Missionnaire de la Consolata, qu'il s'éloigne par amour de Dieu! En conscience, il ne peut pas y rester. Il serait comme une plante mise dans un terrain non favorable, comme un os qui n'est pas à sa place. C'est-à-dire, il serait, une nuisance pour les autres, un obstacle à la bonne marche de la communauté, à la réalisation de la finalité commune. Ou il rajuste ses propres motivations, s'il le peut encore, ou qu'il s'en aille.

32. Avec grande considération. Il faut ensuite que vous ayez une grande considération pour votre vocation. Combien de fois vous en avez entendu proclamer l'excellence! Vous-mêmes, avant de venir dans l'Institut, vous estimiez tellement cet état, jusqu'à ne rien voir de plus beau, de plus grand, de plus saint. Vous avez donc décidé de devenir à tout prix missionnaire et, pour arriver à ce but, vous vous êtes imposé les plus grands sacrifices. La vocation missionnaire vous apparaissait déjà comme la plus sainte des vocations. En lisant l'Évangile, combien de fois peut-être n'avez-vous pas eu ce désir: si j'avais été moi aussi parmi les apôtres! Et bien, vous l'êtes, parce qu'à chacun de vous en particulier le Seigneur a donné le même ordre qu'aux douze: «Allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création» (Mc 16, 15). Lui, si on peut s'exprimer ainsi, a comme assujetti toute la terre, toutes les nations, tous les peuples aux missionnaires. Que voulez-vous de plus grand?

Considérez aussi les différentes vocations par lesquelles une créature peut s'unir à Dieu et vous n'en trouverez pas de plus parfaite que la vôtre. Pour vous le Seigneur a comme épuisé tout son amour en fait de vocation. Il ne saurait et ne pourrait vous en donner une plus excellente, parce qu'il vous a donné sa propre mission: «Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie» (Jn 20, 21). La mission identique que Jésus a reçue du Père, il vous l'a transmise. Et avec la mission, le même divin pouvoir: «Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toutes les nations faites des disciples» (Mt 28, 18-19).

33. Avec un amour concret. Mais il ne suffit pas d'avoir de la considération pour son propre état, il faut l'aimer. L'aimer pratiquement, malgré toutes les faiblesses qu'il peut y avoir et que le Seigneur permet pour accroître nos mérites. L'aimer de cœur, de manière que tout ce que le monde pourrait nous offrir d'alléchant ne nous semble rien face à la beauté et à la grandeur de notre vocation. Si quelqu'un vous disait: «Tu as des talents, tu aurais pu avoir de l'honneur dans le monde, tu aurais pu faire une carrière, etc.», vous devriez répondre avec St Paul: «Je tiens tout désormais pour désavantageux au prix du gain suréminent qu'est la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. Pour lui j'ai accepté de tout perdre, je regarde tout comme déchets, afin de gagner le Christ» (Ph 3, 8).

De l'amour pour sa propre vocation, l'amour envers son propre Institut surgit spontané et également fort. L'estimer, l'aimer et se sentir saintement orgueilleux d'y appartenir, d'être non seulement missionnaires, mais Missionnaires de la Consolata. L'Institut vous a accueillis dans ses bras, vous nourrit et vous prépare à la mission. C'est le lieu de votre sanctification, parce qu'ici et non ailleurs vous trouverez toutes les grâces nécessaires pour vous sanctifier. Celui qui n'aurait pas ces sentiments laisse voir que l'Institut n'est pas fait pour lui, ou qu'il ne correspond pas à la grâce de la vocation.

Si nous réfléchissions bien, nous estimerions plus le don de la vocation et nous nous engagerions pour y correspondre pleinement! Oh, le paradis d'un missionnaire ou d'une missionnaire qui ne se perdent pas dans des riens, qui soient vivants, qui se réveillent! Vous voyez, moi, qui n’ai pas pu être missionnaire, je veux que ceux qui désirent choisir cet état n'en soient pas empêchés. Chaque missionnaire brillera au ciel comme une étoile fixe, avec autour d'elle les âmes sauvées par son apostolat. Si on savait, si on comprenait ce que veut dire être missionnaire, tous voudraient l'être!

34. Avec constante volonté. La bonne volonté est indispensable pour tous, mais surtout pour vous. Elle est votre caractère, votre signe distinctif, la vertu propre de votre état. Au milieu des continuels sacrifices de la vie missionnaire, parmi les nombreuses épreuves, il faut des vertus qui ne bronchent pas, qui demeurent fermes dans le bien. Mais pour avoir ces vertus en mission, il faut que vous les obteniez fortement maintenant. Fermeté dès maintenant dans les petits sacrifices, dans la fidélité au règlement, dans la ponctualité et la précision en tout. Et ainsi tout au long de l'année et durant toutes les années de formation. Alors oui que vous deviendrez de vrais(es) missionnaires!

Souvent en pensant à vous, je dis: «S'ils comprenaient bien l'importance de leur vocation! S'ils faisaient un peu d'efforts, s'ils avaient un peu plus d'énergie, le Seigneur viendrait à leur rencontre et se servirait d'eux pour faire des miracles!» Mais parfois vous êtes tellement mous, sans volonté, peu généreux et tellement inconstants!

La grâce de la vocation ne doit pas être traitée comme un objet qu'on peut prendre et remettre quand on veut. Pourquoi assujettir la vocation aux caprices d'une volonté inconstante? Soyez forts et tenaces dans votre vocation. Le Ch. Jacques Camisassa4, notre très aimé vice-recteur, à agi toute sa vie avec une volonté tenace. Un prêtre me disait de lui: «J'ai toujours admiré la constance chez cet homme. Il ne se laissait embarrasser par personne, ni par les bavardages, ni par autre chose, mais il continuait tout droit!» Et croyez-vous qu'il n'ait pas rencontré de difficultés? Elles furent innombrables et de tout genre. Si à chaque obstacle qui nous arrivait nous nous étions arrêtés ou seulement découragés, le sanctuaire serait encore comme nous l'avions trouvé et l'Institut serait encore à venir. Mais, ayant connu la volonté de Dieu, on va de l'avant, en se confiant aveuglement à l'aide divine. Je voudrais qu'on puisse faire de chacun de vous le même éloge qu’au vice-recteur. N'oubliez pas cet homme, priez surtout qu'il vous obtienne un peu de son énergie.

La constance est absolument nécessaire pour correspondre à la vocation, parce que des épreuves il y en a et il y en aura. Vous-mêmes, avant de venir, que pensiez-vous de cet état? Comment l'imaginiez-vous? Comme un état de tranquillité et de confort, ou plutôt comme un état de bataille et de sacrifices? Croyez-vous que dans le monde il n'y a pas de difficultés? Il suffit d'avoir un minimum d'expérience, il suffit d'interroger les gens ou de se rappeler ce qui se passe dans nos familles. Ce que dans le monde tant de personnes font par nécessité, vous, faites-le par amour. C'est ainsi que je vous veux: généreux, forts et constants dans votre vocation.

Obstacles à la conformité

35. Attachement à sa propre volonté. Notre cœur est ainsi fait qu'il a besoin de s'attacher à quelque chose. S'il s'attache à la terre, il est comme la terre. S'il s'attache à Dieu, il est comme Dieu. Vous avez fait tant de sacrifices pour laisser le monde, engagez-vous maintenant à en détacher votre cœur. Celui qui n'est pas généreux dans ce détachement ne sera ni de Dieu ni du monde. Parmi les obstacles pour correspondre pleinement à la vocation, St Alphonse-Marie de Ligurie met en premier lieu l'attachement à sa propre volonté. Croyez-le, de volonté propre nous en avons tous. Les "je veux" et les "je ne veux pas" dominent le monde, mais ils sont aussi vivants dans les communautés religieuses et missionnaires. Cette mauvaise herbe ne se voit pas toujours, mais elle sort à l'occasion. Le P. Jean Semeria5 écrit: «Si le religieux travaille beaucoup et longtemps, mais de sa propre volonté, il n'est rien. S'il étudie jusqu'à devenir un érudit et un instruit, un éloquent prédicateur, il n’est encore rien. Si quelqu'un fait pénitence pour ses péchés et essaie de corriger ses défauts, il est déjà quelque chose. S'il est diligent et fervent dans la prière, humble et modeste dans la parole, cela aussi n'est pas peu. Si ensuite par amour de Dieu il renonce à sa propre volonté, cela est beaucoup, c'est le summum, c'est tout». Et il ajoute que cela est un martyre non sanglant, beaucoup plus douloureux que le vrai martyre, une bataille pour laquelle Dieu donne au ciel la couronne du vainqueur, la voie étroite indiquée par Jésus.

Malheur à ceux qui apportent en mission leur propre volonté! Ils ne feront du bien en aucun endroit et il n'y aura aucun endroit qui servira pour eux. Il faudrait en créer un spécial pour eux et encore ils trouveraient à critiquer. Jamais contents, ils veulent tout désapprouver: un vrai supplice pour les communautés, un tourment pour les supérieurs, un scandale pour les confrères, une vie inutile et de tort tant pour eux que pour l'Institut. De l'expérience j'en ai, vous savez! Des communautés j'en ai dirigées, autant d'hommes que de femmes, et je sais ce que je dis. Malheur à qui persiste dans l'attachement à sa propre volonté!

L'exemple et les enseignements du Seigneur Jésus doivent nous encourager à travailler sur notre propre volonté. Il a fait de la volonté du Père la norme de toute sa vie. Il avait déjà dit par la bouche du Prophète: «Au rouleau du livre il m'est prescrit de faire tes volontés» (Ps 40, 8). Cette volonté du Père il l'a gardée très chère dans son cœur: «Mon Dieu, je me suis plu dans ta loi au profond de mes entrailles» (Ps 40, 9). Il s'en nourrit constamment: «Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé» (Jn 4, 34). Il résuma toute sa mission divine dans le parfait accomplissement de la volonté du Père: «Car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé» (Jn 6, 38). Il travaille donc toujours en conformité avec elle: «Ce n'est pas ma volonté que je cherche, mais la volonté de celui qui m'a envoyé» (Jn 5, 30). Tout cela ne devrait-il pas nous conduire à renier pour une bonne fois notre volonté?

A nous, Jésus nous a adressé une parole toute particulière: «Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même» (Jn 16, 24). Que veulent dire ces paroles? St Grégoire le Grand répond: que le Seigneur ayant proposé à ceux qui le suivaient de renoncer à toute chose, fait ici un pas en avant et dit qu'il faut renoncer à soi-même, ce qui est plus parfait, mais aussi plus difficile.

36. Attachement aux biens et aux commodités. Le deuxième obstacle à la correspondance est l'attachement aux biens et aux commodités. Il faut que les missionnaires se renient aussi en cela. Dans les communautés, ils sont peu nombreux ceux qui sont vraiment détachés des petites commodités, indifférents de l'habitation, de la nourriture, du vêtement, etc. Si habituellement ils faisaient toujours cela et s'ils portaient cette bonne habitude en mission, combien plus de bien ils feraient!

Le P. G. Semeria écrit: «L'amour des commodités vient après la tiédeur. Mille choses deviennent nécessaires pour un tiède, qu'un fervent regarderait avec un œil de mépris. Les belles expression des "temps changés", de "circonstances différentes", de "constitutions physiques plus faibles", etc., sont très adaptées pour justifier ce qu'on ne devrait pas concéder».

Attention surtout en mission! On a laissé la patrie, les parents, les commodités du monde et on en a fait un généreux sacrifice à Dieu. Mais attention que d'autres attaches ne s'ajoutent pas. Des dominations, de la volonté propre, l'amour à la commodité personnelle. La Divine Providence pense à vous et le nécessaire ne vous manquera jamais, mais vous, ne recherchez pas le superflu. Vous devez vous habituer si possible aux aliments locaux et ne pas prétendre à ceux de votre patrie.

Certainement le Seigneur, en envoyant les apôtres prêcher, ne les approvisionna pas comme nous le faisons pour nos missionnaires. Cependant, quand il leur demanda s'il leur avait manqué de quelque chose, ils répondirent: «Rien!» Il en sera ainsi pour vous. Si parfois on ne peut pas avoir tout de suite quelque chose qui semble nécessaire, souvenez-vous d'avoir fait le vœu de pauvreté, dont l'esprit exige qu'on en éprouve les effets en les supportant avec patience, et même avec joie.

37. Attachement aux parents. Le monde fait deux accusations opposées aux religieux et aux missionnaires: d'avoir perdu toute affection pour leurs parents ou de trop s'occuper d'eux. La première accusation est fausse. Ce n'est pas vrai qu'ils n'ont pas de cœur. Ils l'ont, et très bon, et ils procurent beaucoup d'avantages spirituels à leurs parents. Ils participent en effet à tout le bien que le fils ou la fille accomplissent: les bonnes œuvres, les prières, les mortifications, etc., et encore tout le bien qui se fait dans les missions. Même la sanctification de leurs enfants leur procure des avantages incalculables, même temporels.

Nous voulons donc plus de bien à nos parents maintenant qu'auparavant, nous leur voulons le plus grand bien. Nous leur donnons le bénéfice maximum, donc nous les aimons plus que tout autre. Et nous leur donnons le bénéfice le plus important, le spirituel. Je me rappelle toujours ce que me disait ma mère: «Tous les autres m'oublieront, mais toi non; tu dis la Messe et tous les jours tu prieras pour moi». Vous voyez que nous ne perdons pas notre affection pour les parents? Et ensuite au moment de la mort et dans l'éternité, ils verront combien cela leur a été utile d'avoir donné un fils ou une fille aux missions, au service de Dieu.

Mais la deuxième excuse a malheureusement de la consistance. St J. Cafasso disait: «Seigneur, faites que je trouve le détachement là où je ressens le plus d'affection». Ainsi ont fait tous les saints. Que notre résolution soit donc de nous attacher au Seigneur, à Lui seul. Il veut être le premier et le dernier, l'unique, c'est-à-dire, avoir notre cœur. Et il en a le droit. Si nos parents nous ont donné la vie, le Seigneur la leur a donnée. Celui donc qui veut aimer son père et sa mère plus que Lui, n'est pas digne de Lui. Le Seigneur est jaloux de nos cœurs.

Rappelez-vous l'ordre de Dieu à Abraham: «Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père» (Gn 12, 1). Il nous a fait la même invitation à chacun de nous: laisse les parents, abandonne la maison, fais tes adieux à tout, à tout, puis viens et suis-moi. Et vous l'avez écouté. Mais quelle récompense! Dieu dit à Abraham: «Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom, qui servira de bénédiction» (Gn 12,2). Vous aurez la même récompense. Le Seigneur fera de vous une grande nation par le nombre de personnes converties à la foi, votre nom sera grand dans les cieux, vous serez bénis, vous et vos parents, dans le temps et dans l'éternité.

38. Épreuves et tentations. Personne ne doit être surpris si ce grand don de la vocation doit passer par l'épreuve et la tentation. Souvent au début tout va bien, mais ensuite arrivent les aridités, la tiédeur, les désolations de l'esprit… et voici qu'on se croit abandonné par Dieu on devient triste et souvent on se corrompt. Eh, non! Les désolations d'esprit sont communes à toutes les personnes d'intense spiritualité, dans n'importe quel état où elles se trouvent, même dans le monde. Elles sont une épreuve pour purifier et perfectionner l'esprit. Elles sont une preuve amoureuse du Seigneur à notre égard. Un mois d'aridité peut nous porter plus rapidement à la perfection que nombre d'années de ferveur sensible.

Prions le Seigneur qu'il nous confirme dans la voie que nous avons entreprise, qu'il nous donne la grâce de correspondre, pour ainsi persévérer jusqu'à la fin. «Commande, ô mon Dieu, la puissance que tu as mis en œuvre pour nous» (Ps 68, 29).

 

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1 Tout en conservant toute sa valeur, le mot "zèle pour les âmes", que Joseph Allamano utilisait habituellement, est parfois remplacé par "passion" pour les âmes, un terme qu'il connaissait lui aussi, ou aussi par "ardeur" missionnaire, parce que cela contribue à rendre son discours plus actuel.

2 Là où Joseph Allamano, en utilisant la manière préconciliaire de s'exprimer, parlait de "pays païens", dans certains contextes de son discours, on préfère utiliser l'expression "milieux humains". Le critère géographique pour indiquer les frontières de la mission aujourd'hui, en effet, n'est pas considéré comme exclusif.

3 Comme pour les textes de missiologie et les revues missionnaires de la première moitié du siècle passé, pour Joseph Allamano aussi le mot "infidèles", comme substantif, indique simplement les non chrétiens, sans pour cela vouloir qualifier leur responsabilité par rapport à l'adhésion à la foi chrétienne. Pour ne pas trahir la pensée de Joseph Allamano, qui n'avait pas une vision tragique de la situation religieuse de l'humanité, ce terme est surtout remplacé par d'autres équivalents en usage aujourd'hui, comme "non chrétiens", "appartenant à d'autres religions", rarement aussi "païens".

4 Jacques Camisassa (1854-1922): naquit à Caramagna Piémontais, cinquième fils de Gabriel Camisassa et d’Agnès Perlo. Après avoir fréquenté une forge comme apprenti, il entra en 1868 au collège salésien de Turin, puis au séminaire de Chieri pour ses études philosophiques et, en 1873, il passa au séminaire de Turin pour la théologie. Là il eut Joseph Allamano comme assistant et directeur spirituel. Il fut ordonné prêtre en 1878 et, ensuite il fut agrégé parmi les docteurs de la Faculté de Théologie et de Droit de Turin. A partir de 1880 il fut près de Joseph Allamano comme économe, ensuite comme vice-recteur du sanctuaire et du Collège pour ecclésiastiques de la Consolata. En 1892 il fut nommé chanoine de la cathédrale de Turin. Il collabora avec Joseph Allamano à la fondation des Missionnaires de la Consolata en 1901 et des Sœurs de la Consolata en 1910. Avec Joseph Allamano il fonda et dirigea la revue La Consolata, qui servit à faire connaître la vie du sanctuaire, les travaux de restauration et, ensuite, la vie et le développement de l'Institut et des missions. De février 1911 à avril 1912, à la demande de Joseph Allamano, il visita les missions du Kenya. Il vécu durant 42 ans en profonde communion, en sincère amitié et partage d'idéaux avec lui. Tout projet fut toujours étudié et évalué ensemble, dans le respect des compétences et capacités réciproques. A bon droit, le Ch. J. Camisassa est reconnu comme cofondateur des Instituts des missionnaires de la Consolata.

5 P. Jean Semeria (1867-1931), ligurien, orateur et grand écrivain barnabite. A l'Invitation de Joseph Allamano, il inaugura en 1903 la pratique des "Neuf samedis de la Consolata". Accusé de modernisme, il partit à l'étranger. Au début de la première guerre mondiale (1915-1918), il revint en Italie comme aumônier militaire. En 1918 il fonda L'Opera nazionale del mezzogiorno d'Italia pour les orphelins de guerre. Joseph Allamano cite plusieurs fois son volume La vita religiosa. Trattato ascetico, Savona, 1896, p. 320.