Ardeur missionnaire

121. Jusqu'à donner sa vie. L'ardeur apostolique, au dire de St Augustin, est un effet de l'amour, même qu'il ne s'en distingue pas. Mais pas d'un amour quelconque, plutôt d'un amour intense et ardent. L'ardeur apostolique est le caractère propre du missionnaire. On ne va pas en mission par caprice, ou par tourisme, mais uniquement par amour de Dieu, qui est inséparable de l'amour du prochain. Non seulement donc comme chrétien, mais aussi et plus comme missionnaires, nous avons l'engagement de procurer la gloire de Dieu en collaborant au salut des âmes1. C'est la finalité de notre vocation spéciale. Il faut avoir tellement de charité qu’on va jusqu'à donner sa vie. Sans cet amour vous pourrez avoir le nom, mais non la réalité, ni la substance de l'apôtre.

St Denis Aréopagite dit que coopérer au salut des âmes est la plus divine des œuvres divines. Dieu veut se servir de nous. Comme l’affirme St Paul: «Nous sommes les coopérateurs de Dieu» (1Co 3,9). Pensez: collaborateurs de Dieu pour le salut de l'humanité! Justement comme si Dieu avait besoin de notre aide! C'est à nous que l'Église confie le grand mandat de l'évangélisation qu’elle reçue du Ressuscité. C'est l'œuvre des œuvres.

La Création, l'Incarnation, la Rédemption, la Mission de l'Esprit Saint, tout a pour finalité le salut de l'humanité. St Paul dit: «C'est pourquoi j'endure tout pour les élus, afin qu'eux aussi obtiennent le salut qui est dans le Christ Jésus avec la gloire éternelle» (1Tm 2,10). Dieu lui-même nous supplie d'être engagés pour cette cause qui est sienne, et qui ne voudra pas écouter sa voix? Qui de nous ne s'estimera pas chanceux d'une telle vocation?

«C'est moi qui vous ai choisis pour que vous alliez et que vous portiez du fruit» (Jn 15,16). Cet appel est un grand don de la part de Jésus, mais c'est aussi un grand devoir pour nous. «Malheur à moi si je ne prêchais pas l'Évangile!» 1Co 9,16). Rappelez-vous cependant qu'il ne suffit pas de prêcher, mais il faut s'engager dans toutes les œuvres et accueillir coûte que coûte tous les sacrifices que la vie apostolique demande. «Travaillons, travaillons – disait Joseph Cafasso – nous nous reposerons au Paradis!». Ne regrettons pas s'il nous semble de nous dissiper un peu pour accomplir notre travail missionnaire. Prions beaucoup seulement, comme le faisait St François Xavier.

122. Il faut du feu pour être apôtres. Rechercher le calme et la paix des monastères seulement pour fuir la peine, n'est pas amour de Dieu. C'est le temps de travailler, de se sacrifier! Faisons nôtres les paroles de St Paul: «Et tout cela, je le fais pour l'Évangile» (1Co 9,23). Tout, tout! Je me dépenserai et je me sacrifierai! Au Seigneur nous ne devrions pas présenter des affections ou des désirs, mais du travail apostolique.

St Bernard dit que l'apôtre doit être enflammé de charité, plein de science, rendu stable par la constance. Le vrai apôtre est donc enflammé par la charité, c'est-à-dire par la passion de faire connaître le Seigneur, de le faire aimer, de chercher le bien des personnes et non de soi-même. Jésus dit: «Je suis venu apporter le feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé!» (Lc 12,49). Il faut du feu pour être apôtres. Si on n'est ni chaud ni froid, c'est-à-dire tièdes, on ne réussira jamais rien. L'homme vit en tant qu'il est actif par amour de Dieu. On peut être en union intime avec Dieu et travailler en même temps. S'il y a de l'amour, il y a du zèle, et cela fera qu'on ne peut mettre des réserves ou des lenteurs dans le dévouement de nous-mêmes pour la mission. Ce que l'on peut faire aujourd'hui, il ne faut pas le laisser pour demain. Ceux qui ne brûlent pas de ce feu divin ne seront jamais missionnaires!

Notre engagement apostolique, en plus, doit être complété, perfectionné par la science. Je vous ai déjà parlé de cela. Il faut savoir et donc étudier; il faut dès maintenant vous procurer la science nécessaire, ne pas attendre la science infuse. Un curé m'écrivait: «Il y a ici un séminariste qui n'a pas une bonne tête, mais pour un missionnaire ça suffit». Absolument pas! Pour un missionnaire cela ne suffit pas; garde-le pour toi. En mission il faut aussi la science.

Le vrai apôtre est enfin rendu stable pas la patience et par la constance. Constance, sans se décourager quand les résultats sont minces. St Bernard affirme que «Dieu attend de toi le soin, non la guérison», c'est-à-dire qu’il attend l'évangélisation, non la conversion des personnes, cela est sa tâche. Vous désirez faire le bien et soupirez après le jour où vous pourrez le faire. Oui, désirer et soupirer après le jour où il vous sera donné de partir pour les missions, à condition que la finalité soit l'évangélisation. Il y a de la place et du travail pour tous, soyez tranquilles! Courage, donc! Le Seigneur a soif d'âmes et c'est à vous de le désaltérer. Il veut que tous arrivent à la connaissance de la vérité et se sauvent, mais il veut qu'ils y arrivent à travers vous. Si nous réfléchissions sur cette volonté de Dieu! Oui, stimulez-vous dès maintenant par ces sentiments; préparez-vous à la mission par la prière, l'étude, le travail; donnez de l'importance à tout, parce que tout cela pourra vous servir à faire le bien un jour.

Durant l'adoration eucharistique nous chantons le psaume 116 qui a une signification missionnaire. C'est comme un duetto entre les peuples et les évangélisateurs. Dans le premier verset, les peuples sont invités à rendre gloire à Dieu: «Louez Yahvé tous les peuples, fêtez-le, tous les pays» (v.1). Au deuxième verset est contenu la reconnaissance de la miséricorde du Seigneur: «Fort est son amour pour nous, pour toujours sa vérité» (v.2). Tous ensembles, eux et nous, nous nous unissons avec joie, dans un chant de louange et de remerciement à Dieu pour l'appel des gens à la foi.

Douceur

123. Jésus notre modèle. L'excellence de la douceur apparaît de manière évidente par les enseignements et les exemples de Jésus: «Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humbles de cœur» (Mt 11,29). Il suffit d'ouvrir l'évangile pour voir comment Jésus aima et pratiqua la douceur. Les Juifs le disaient possédé du démon et Lui se limita à répondre: «Je ne suis pas un possédé» (Jn 8,49). Avec les apôtres aussi, quelle douceur! A Judas à Gethsémani: «Ami, fais ta besogne» (Mt 26,50). Selon St Paul, la douceur fut une caractéristique de Jésus: «Je vous en prie par la douceur et la bienveillance du Christ» (2Co 10,1). St Pierre aussi met en relief cette vertu de Jésus, qui «insulté ne rendait pas l'insulte» (1P 2,23). Isaïe lui-même représente le Messie comme un agneau doux: «Affreusement traité, il s'humiliait, il n'ouvrait pas la bouche. Comme un agneau conduit à la boucherie, comme devant les tondeurs, une brebis muette et n'ouvrant pas la bouche» (Is 53,7).Jésus se présente donc à nous comme un modèle de douceur à accueillir et à imiter. Croyez-le, il y a un grand besoin de cette vertu pour un missionnaire.

124. Nécessaire en mission. La douceur sera pour vous d'une importance extraordinaire quand vous serez en mission. Maintenant vous croyez que vous êtes doux, mais qu'adviendra-t-il quand vous serez en mission? Quelqu'un a un caractère mou et il se croit doux. Mais il ne suffit pas d'avoir le caractère, il faut avoir la vertu. Un acte de violence arrivé dans le passé, a éloigné les gens. Tolérez que pour ma part, avec une vrai douleur, je désapprouve grandement un certain missionnaire parce que, contre mes continuelles recommandations, il se laissa aller à des paroles dures et même à frapper un individu de l'endroit. J'en pleurai en recevant la nouvelle et je priai le Seigneur de faire oublier à cette personne la mauvaise impression. Même un missionnaire notait dans son journal: «On se souvient encore du manque de douceur d'un certain prêtre». Ne nous trompons pas en prenant notre passion pour de l'ardeur missionnaire. Parfois cela nous semble de la juste colère, mais ce n'en est pas. La douceur me tient à cœur. L'expérience prouve que les missionnaires font du bien en tant qu'ils sont doux. N'oubliez jamais combien d'importance je donne à cette vertu.

125. Travailler son propre cœur. La douceur est une vertu morale nécessaire dans les rapports avec les autres et pour le bien que nous nous proposons de leur faire. Le Seigneur dit: «Heureux les doux, car ils posséderont la terre» (Mt 5,4). Ce qui veut dire qu'ils seront maîtres de leur propre cœur et ensuite du cœur des autres, et aussi maîtres du cœur de Dieu. Priez le Seigneur qu'il vous donne une bonne connaissance de cette vertu, qu'il vous en fasse apprécier l'importance.

La douceur a comme contraire la colère. St Thomas définit la douceur comme «vertu qui modère la colère selon la droite raison» C'est-à-dire qui la maintient dans ses justes limites: qu'il n’y en ait pas trop, ni hors du lieu ou du temps. C'est une vertu difficile qui demande du temps, de l'effort et de la violence. Pour l'acquérir il faut combattre, en affrontant ou au moins en ne se soustrayant pas aux occasions. St Basile considère la douceur comme la "vertu la plus élevée", ou la plus importante pour qui est en contact avec le prochain.

Écoutons les paroles de St Paul à Tite: «Rappelle à tous […] de n'outrager personne, d'éviter la chicane, de se montrer bienveillant, de témoigner à tous les hommes une parfaite douceur» (Tt 3,1-2). Toute la douceur possible en parlant, en agissant et dans toutes les occasions. Et cela toujours, quand on est de bonne ou de mauvaise humeur, dans la joie ou dans les peines. Et envers tous, même envers les personnes les plus indiscrètes. St Paul continue: «Car nous aussi, nous étions naguère des insensés» (Tt 3,3), c'est-à-dire que nous avions les mêmes défauts. Si par grâce de Dieu nous en sommes maintenant libres, sachons comprendre les autres. Voici le long et fort engagement de formation auquel vous êtes appelés à faire front dès maintenant, si vous voulez être doux en toute occasion. Veillez sur vous-mêmes dans les petites épreuves que vous rencontrez maintenant, pour vous entraîner à affronter avec succès les plus grandes que vous trouverez dans les missions.

Énergie et constance

126. Aller de l'avant avec énergie. En montagne les routes font de longs détours; ils sont plus faciles, mais ils allongent le chemin. Mais si quelqu'un va tout droit c'est vrai qu'il se fatiguera plus, mais il rejoindra le sommet plus tôt. Ainsi dans la vie de la sainteté il ne faut pas se laisser engourdir, mais se secouer et aller droit avec énergie.

Parfois nous nous lamentons que nous n'avons pas le désir. Ça se comprend, nous sommes froids, nous ne sommes pas généreux. Nous voudrions que le Seigneur nous sanctifie sans notre coopération; Cela ce n'est pas de l'énergie spirituelle! Nous sommes faits ainsi: nous prenons des résolutions, mais nous ne démontrons pas toujours de l'énergie continue dans les choses.

Notre vie vaut en tant qu'elle est active pour nous et pour les autres. Tant de fois on voudrait passer une heure devant Jésus au St Sacrement, mais on reste seulement quelques minutes et on doit aller travailler. Je souris quand j'entends dire qu'il y a tant à faire. Plus il y a de travail, plus on en fait; mais il faut travailler avec énergie, laquelle est la caractéristique du missionnaire. Un vrai missionnaire sait redoubler ses forces. Si on est actif, on a toujours le temps pour tout et encore du temps en avance.

127. Valoriser le temps. Estimons et valorisons totalement le temps pour ne pas en perdre la plus petite partie. St Bernard dit qu'il n'y a rien de plus précieux que le temps et il ajoute qu'il n'y a rien de moins estimé. Malheureusement nous ne l'apprécions pas assez, on ne pense pas que chaque minute a une valeur immense pour l'éternité. Les saints tenaient bien compte de ce don de Dieu.

Le temps on peut le perdre de différentes manières, et vous ferez bien de vous examiner. On peut perdre le temps en faisant le mal, en paressant, en ne faisant pas bien ce que l'on doit faire ou en ne le réalisant pas comme Dieu le veut. Que la résolution commune soit donc de valoriser le temps. Si nous faisons ainsi maintenant, un jour nous récolterons.

Joseph Cottolengo, comme chanoine au "Corpus Domini", aurait pu avoir une vie tranquille: réciter son bréviaire, se promener, accepter les invitations sans se préoccuper de rien… Mais vous savez ce qu'il a réalisé. Mois aussi je pourrais rester tranquille: j'irais au chœur, ensuite j'irais dîner, puis je lirais le journal, en ensuite je me reposerais… et ensuite… et ensuite je mourrais comme un fou! Est-ce la vie qu'on doit faire? Nous sommes destinés à aimer le Seigneur et nous devons faire du bien, le plus de bien possible! Activité, activité, parce que le temps est court! Le Seigneur dispense les grâces selon l'effort que quelqu'un s'impose. En mission vous pourrez perdre du temps ou faire du bien. Bien faire les choses oui, mais sans perdre de temps. Examinez-vous sur ce que vous faites et sur ce que vous pourriez faire.

128. Un autre degré de force. Le missionnaire doit avoir un haut degré de force, qui le rendra victorieux dans les luttes qui tenteront de l’abattre. Sans la force d'âme il est facile de se laisser prendre par d'inutiles mélancolies. La vertu ne doit pas chanceler pour des choses de rien, comme la chaleur, le froid, un malaise. Si vous n'êtes pas forts ici, vous ne le serez pas non plus en mission. Souvent à cause d'un petit mal, pour un rien, on n'est plus capable de faire tout le bien et on pense à un tas de soins qui nous semblent nécessaires, ces petits caprices, ces petits désirs il faut les vaincre, parce qu'ensuite ils deviennent grands. Je ne veux pas que vus pensiez aux croix futures de manière poétique, comme font certains qui pensent et disent: «Ah je le ferai, je le ferai…!». Et entre temps rien ne se fait. Dans les communautés il est désagréable de voir agir par habitude. Il faut se reprendre, il faut de l'énergie. Les saints missionnaires ne sont pas des demi-volontés. Le but de l'Institut est de former des missionnaires héroïques! Il n'y a pas de malheur plus grand que de vivre détendus en communauté. Le Seigneur ne favorise pas la paresse. Dans la voie de la perfection nous ne devons pas nous traîner mollement, mais nous devons utiliser l'aiguillon!

Je crois que la plus grande erreur est de se flatter de s'être donnés entièrement au Seigneur. On est vertueux tant qu'il n'arrive rien de contraire, mais il suffit d'un contretemps pour abattre une montagne de sainteté. Que chacun dise: coûte que coûte je veux correspondre et être tout à Dieu et que ce ne soit pas seulement de la velléité, mais de la volonté! Je vous ai déjà rappelé ce que disait St François de Sales: «Si je trouvais dans mon cœur un fil qui ne serait pas du Seigneur, je l'arracherais sans pitié!». Combien de fils avons-nous dans notre cœur! Le fil de l'orgueil, de la gourmandise, de la jalousie, du manque de charité. Il faut travailler à les enlever tous. L'énergie est le don que le Seigneur donne à celui qui l'aime. Courage!

129. Avec constance. Dans l'activité missionnaire il faut la stabilité. Un petit bien fait avec constance vaut plus que de commencer tant d'œuvres grandioses et les laisser à moitié. La constance est un don du et de la missionnaire. St Paul nous encourage à courir de manière à rejoindre le but (cf. 1Co 9,24). Voici: nous courons quelques jours, ensuite nous ralentissons, nous nous fatiguons. Ah, cette égalité d'esprit! Être un jour tout enthousiasme et un autre toute faiblesse, cela ne va pas! Quand on sait qu'une chose est un devoir, il faut aller jusqu'au bout. Il faut savoir se dominer, de manière à être toujours égal à soi-même.

La parabole du grain de sénevé (cf. Mt 13, 31-35) peut être appliquée aux petites choses qui se font en communauté; de petites choses, mais qui ont une grande valeur devant Dieu, parce qu'elles sont faites par amour envers Lui. Celles-là il faut les faire avec constance; non: aujourd'hui on les fait et demain on ne les fait plus. Nous sommes disposés à faire les grandes choses, mais les petites choses quotidiennes nous fatiguent facilement. Aujourd'hui, nous faisons tout bien… parfaite obéissance… cordiale charité… mais demain… Eh! Nous manquons de constance. Et cependant notre sanctification consiste justement en cela, à toujours bien faire toutes les petites choses. Le Card. Gaetano Bisleti était un enthousiaste de Joseph Cafasso et disait: «Je n'ai jamais vu un pareil saint». L'héroïsme de sa vie consiste dans la constance. L'héroïsme ne consiste pas dans les miracles, mais dans l'engagement constant, dans le fait d'être toujours là avec bonne volonté, à ne pas perdre de temps. Beaucoup veulent se sanctifier, mais peu le veulent vraiment constamment, tous les jours. Rappelez-vous, la sainteté exige la constance, la fermeté de volonté. Celui qui veut se sanctifier a seulement besoin de correspondre aux grâces au jour le jour, à chaque heure; être fidèle du matin au soir, et ne pas céder aux mélancolies et aux caprices, Il faut servir le Seigneur avec fidélité constante et énergique. Pour faire un vrai missionnaire il faut de l'esprit et de la volonté, une indéfectible constance et l'équilibre d'esprit.

Amour comme dans une famille

130. Grand cœur. L'amour de Dieu et du prochain sont deux vertus tellement unies qu'on peut dire qu'elles sont un seul amour. L'amour du prochain doit être surnaturel, c'est-à-dire partir de Dieu et retourner à Lui. Celui qui aime son prochain l'aime en Dieu et pour Dieu. Il en résulte que celui qui aime Dieu, aime nécessairement aussi son prochain. On n'a donc pas un vrai amour du prochain quand on aime par sympathie, par intérêt ou par passion. L'amour du prochain est un précepte que le Seigneur appelle "sien" et "nouveau": «Voici mon commandement: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés» (Jn 15,12); «Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres. Oui, comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres» (Jn 13,34).

St Grégoire le Grand dit que celui qui n'a pas d'amour envers le prochain ne doit pas s'engager dans l'évangélisation. St Laurent Justinien en donne la raison en disant que cela est essentiellement un service de charité; et comment celui qui n'a pas le feu pourra-t-il le communiquer? Le et la missionnaire doivent avoir un grand cœur, plein de compassion envers leurs frères. N'ont-ils pas été appelés à choisir la vie missionnaire par le désir de faire du bien au prochain et de sauver des âmes?

En particulier, chez le prêtre tout porte à l'amour du prochain: l'autel sur lequel, comme victime d'expiation, il s'offre lui-même au Seigneur pour la rémission de ses péchés et de ceux du peuple; le sacrement de la Réconciliation, où il exerce une charité patiente et compatissante; et ainsi pour tout autre service. Le prêtre, et plus encore le missionnaire, est l'homme de la charité.

«La charité ne tient pas compte du mal» (1Co 13,5). Je ne parle pas des pensées et de jugements qui passent par l'esprit; on les chasse ou mieux on n'y prend pas garde. Je parle des jugements volontaires, consentis, spécialement des jugements téméraires. Nous survolons tant de bonnes qualités du prochain, pour s'arrêter sur un petit défaut. Souvent nous jugeons des intentions mêmes que Dieu seul peut juger: «L'homme regarde l'apparence, mais Yahvé regarde au cœur» (1S 16,7). Tandis que, même quand nous voyons ce qui est clairement mal, nous devrions excuser l'intention, l'ignorance ou la négligence. Notre Seigneur nous a exhorté: «Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés» (Lc 5,37). Et l'Imitation du Christ dit: «Regarde-toi toi-même et que tu ne veuilles pas juger les actions des autres». St François de Sales disait: «Si une action a cent facettes, il faut la regarder du meilleur côté» Combien de fois voyons-nous la paille dans l'œil du frère et nous ne nous rendons pas compte de la poutre que nous avons dans le nôtre! «De la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour» (Lc 6,38).

Surtout ne pas murmurer contre le prochain. On fait vite de parler de travers, mais ensuite comment réparer? Nous ne nous repentirons jamais d'avoir moins parlé, mais toujours d'avoir trop parlé. Il y a tant de bons discours à faire, sans y mettre du mal. Il est toujours en votre pouvoir de donner un bon conseil, une parole de consolation, un encouragement, surtout le bon exemple et la prière.

Il arrive qu'on ne rapporte pas exactement les paroles entendues, engendrant des malentendus. Il est si facile que cela arrive! On le fait peut-être sans aucune mauvaise intention, mais c'est un fait qu'en rapportant on n'a pas de précision: ou on dit diversement de ce qu'il en est, ou on agrandit les choses. Combien de mal peut arriver dans une communauté pour un ou deux qui rapportent mal les choses. Nos discours sont imprudents. Ce n'est pas tout ce qui est vrai qui est à dire, certaines choses ne se disent pas. En plus qu'elles soient charitables: combien facilement on manque de charité en parlant des autres!

131. S'aimer comme frères et sœurs. Parler de charité entre nous semble presque nous faire une offense. Et pourtant notre Seigneur a répété tant de fois le précepte de la charité fraternelle. St Jean ne faisait que recommander la charité mutuelle, au point d'être appelé l'Apôtre de la charité. Durant les dernières années de sa vie, il ne faisait que répéter: «Mes enfants aimez-vous les uns les autres». Et aux disciples, qui se lamentaient toujours d'entendre toujours les mêmes paroles, il répondait: « Dans cela il y a tout; si vous faites cela, vous faites tout, parce que c'est le précepte du Seigneur!». St Jean Chrysostome, en rapportant le fait, commentait: «Expression brève mais grande, importante, conclusive!». Je ferai comme St Jean, je répéterai toujours la même chose, ainsi vous vous en souviendrez quand vous serez en mission.

Tous les fondateurs des instituts religieux recommandaient toujours à leurs fils et à leurs filles la charité mutuelle, surtout vers la fin de leur vie. Je le fais moi aussi; et c'est le dernier souvenir que je confie aux missionnaires partants. S'ils venaient ici nous demander: «Il y a de la charité?». «Oui, oui, - répondrions-nous – et parfaite charité!». Un jour je fis justement cette demande à la supérieure de nos sœurs. Il semblait que je lui faisais un tort… mais je suis l'homme des peurs, je doute toujours. Je veux pouvoir dire: «Il nous manquera beaucoup de vertus, mais la charité est là». Du paradis, j'enverrai alors de la foudre, si je vois que vous manquez de charité.

Des difficultés pour vivre ensemble, il y en aura toujours, mais il faut faire attention à ne pas briser l'enchantement de la charité. Ne vous illusionnez pas d'avoir cette charité après en mission si vous ne l'avez pas ici. Si vous ne vous enrichissez pas maintenant de vraie et parfaite charité, vous donnerez ensuite un témoignage négatif. Je veux qu'il y ait une charité fleurie. Vous ne pourrez pas aimer votre prochain éloigné si dès maintenant vous n'avez pas de la charité envers ceux avec qui vous êtes tous les jours. Si on n'est pas bien fondés dans la charité fraternelle, dans certaines circonstances on ne saura pas surmonter les difficultés, et alors on sera tentés de demander d’être retiré ou que soit changé tel compagnon ou telle compagne! Mais quel changement! Change-toi toi-même et tout reste en place. Faisons donc un sérieux examen sur la charité fraternelle, sur la charité actuelle, entre nous, non sur la charité de l'avenir ou du prochain que nous rencontrerons dans le futur.

Un curé alla une fois chez l'abbé Cafasso pour avoir un vicaire, mais il en voulait un de telle et telle sorte. Il écouta toutes les belles qualités dont le curé voulait que soit doté son nouveau vicaire, et il lui dit: «Voyez, M. le curé, tout près d'ici, sur la place en face du Collège, il y a un fabricant de statues; allez et faites-vous en faire une à votre goût!» Ne vous semble-t-il pas? Il faut le prendre comme il est! Parce que quelqu'un a des défauts il ne pourra donc plus demander nulle part? Si un ou une missionnaire prétendait faire seul et toujours ce qui est à son goût, certainement il ne serait jamais d'accord avec les confrères et les consœurs qui sont avec lui. Il faut avoir un peu de patience, un peu de soumission, et voir si notre charité a tous les caractères décrits par St Paul: ne pas être ambitieuse, ne pas se rechercher elle-même, etc. Je veux qu'il n'y ait entre vous pas même un fil contre la charité. Aimer tous également, être disposé à donner sa vie pour les frères et les sœurs.

Les premiers chrétiens étaient entre eux un seul cœur et une seule âme. Quand ils se partageaient les biens apportés aux apôtres, on ne donnait pas une ration fixe à chacun, mais selon le besoin de chacun. Même en faisant ainsi, l'égalité était garantie. Vouloir prendre l'égalité dans un sens absolu est une erreur.

132. Signe de la charité fraternelle. Les quatre signes pour reconnaître si on a vraiment la charité fraternelle sont: jouir des biens et des joies des autres; souffrir avec celui qui souffre; corriger ses propres défauts par amour du prochain et supporter ceux des autres; pardonner les offenses, même prévenir qui nous a offensés.

«Réjouissez-vous avec qui est dans la joie» (Rm 12,15). Le faisons-nous? Est-ce que nous jouissons du bien de nos frères, de nos sœurs? Oui, la charité jouit du bien des autres et dit: «Dès que Dieu est servi, que ce soit par moi ou par les autres, cela est secondaire». Il est difficile, vous savez, que quelqu'un ressente en soi une vraie joie quand une autre réussit bien! C'est l'envie qui nous empêche de jouir du bien des autres comme s'il était nôtre, et donc de nous réjouir avec qui est dans la joie. Nous devons jouir du bien de nos frères et de nos sœurs et être contents que dans l'Institut quelqu'un devienne plus savant et saint que nous. Il ne nous échappera pas de paroles qui entachent la renommée d'autrui et ne soyons pas non plus de ceux qui ne laissent jamais sortir une louange de leur bouche. Et allons! Si quelqu'un réussit, nous ne devons pas le rendre orgueilleux, mais une parole de compliment, prendre part à sa joie, cela oui!

«Pleurez avec ceux qui pleurent» (Rm 12,15). La participation ne doit pas être inopportune, mais elle doit être faite avec délicatesse: une prière, une petite préférence, etc.; toutes ces choses, même si elles ne sont pas visibles, entourent le confrère et la consœur d'affection et soulagent indirectement sa peine. Si un doigt fait mal, c'est tout le corps qui souffre; ainsi doit-il en être de nous en communauté. Quand on en voit un ou une qui n'est pas bien, s'y intéresser tout de suite. Être aussi disposé à passer la nuit au chevet d'un confrère ou d'une consœur malade. Aussi si un de leurs parents meurt nous devons sentir en nous la douleur qu'ils éprouvent. Comme il est honteux de ne pas participer aux peines des autres! N'est-il pas vrai que souvent une bonne parole peut dissiper les mélancolies et les difficultés?

«Portez les fardeaux les uns des autres» (Ga 6,2). Essayons d'abord d'enlever en nous ces défauts qui peuvent être cause de gêne pour les autres. Ils sont toujours les premiers à être pris pour cible. Les défauts peuvent provenir de notre caractère, de notre manière de parler ou d'agir. En même temps nous devons supporter les défauts des autres. Chercher à corriger fraternellement si nous le pouvons, autrement les supporter avec patience. Qui n'a pas de défauts? La charité doit tout supporter: les manières peu délicates de quelqu'un, la susceptibilité d'un autre, la commodité de celui qui nous incommode, etc. Un peu de charité ajuste et aplanit toute chose. Sans charité la vie commune devient insupportable. Nous sommes comme tant de vases fragiles placés l'un à côté de l'autre, nous incommodant mutuellement. L'Imitation de Jésus Christ dit bien: «Si tu veux garder la paix et la concorde avec tes frères, il faut que tu te vainques toi-même en beaucoup de choses». Supportez donc avec patience les défauts du prochain, tant physiques que moraux et intellectuels. Si vous ne vous habituez pas à vous supporter, il arrivera ensuite qu'en mission on devra vous changer continuellement d'endroit. Cela fait de la peine de penser qu'un missionnaire, qu'une missionnaire, qui ont fait tant de sacrifices, qui ont laissé leur pays et leurs parents, qui ont supporté tant d'histoires et de dérisions, ne sachent pas ensuite supporter leur propre confrère ou leur propre consœur!

«Ne commettez pas le péché: que le soleil ne se couche pas sur votre colère» (Ep 4,26). Il semble absurde de parler de pardon à des missionnaires, parce que tant de fois par jour nous répétons: «Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs» (Mt 6,12). Il faut pardonner toutes les petites offenses qui, qu'on le veuille ou non, peuvent arriver. Et si on ne peut pas s'excuser (parfois ce n'est même pas nécessaire), au moins s'approcher et parler avec la personne. Comme c'est triste quand deux personnes ne se parlent pas! Comment pourrez-vous un jour prêcher le pardon des ennemis si vous n'en donnez pas l'exemple? «Mais ce n'est pas à moi!» direz-vous. C'est à tous, à celui qui le veut. Que le soir n'arrive jamais sans que tout soit en ordre. N'avez –vous jamais noté ce que dit l'Évangile à ce sujet? «Quand donc tu présentes ton offrande à l'autel, si là tu te souviens d'un grief que ton frère a contre toi, laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère; puis reviens et alors présente ton offrande» (Mt 5,23-24). Donc l'Évangile ne dit pas «si tu as fait un tort à ton frère», mais: «si lui a quelque chose contre toi, toi, va te réconcilier avec lui». Qui est tellement saint qui parfois ne laisse pas échapper quelque chose qui peut offenser? Ce sont des choses que le Seigneur permet pour notre humiliation. Pourquoi donc s'en offenser tout de suite? Pourquoi garder de la rancœur? Nous avons un grand cœur! Le Seigneur ne nous a-t-il pas donné un sublime exemple, en excusant auprès de son Père ceux qui le crucifiaient? Et nous, cela semble impossible, nous ne savons pas nous pardonner des banalités!

Dans une lettre circulaire aux missionnaires en Afrique j'ai écrit que même parmi les saints peuvent naître quelque différence d'opinion et même une manière un peu poussée de la soutenir. Je leur ai donc rapporté les paroles de St Paul: «Que le soleil ne se couche pas sur votre colère» (Ep 4,26). Qu'on ait tort ou raison, se réconcilier tout de suite. Ne pas attendre une journée, pas une heure, pas cinq minutes, mais tout de suite. Alors oui que les gens pourront dire de vous: «Comme ils s'aiment les missionnaires!». Et cet amour vous le répandrez chez les autres. Un signe qu'on pardonne les offenses est de prier et de désirer le bien à celui qu’on a offensé. Écoutons encore St Paul qui nous exhorte: «Que l'amour fraternel vous lie d'affection entre vous» (Rm 12,10). S'aimer, s'aimer les uns les autres, d'un amour vraiment fraternel. Oui, je voudrais que vous vous souveniez toujours de mes paroles.

133. Esprit de corps. L'apôtre St Paul expliquait les motifs qu'ont les chrétiens de conserver l'unité entre eux: «Il n'y a qu'un Corps et qu'un Esprit, comme il n'y a qu'une espérance au terme de l'appel que vous avez reçu; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême; un seul Dieu et Père de tous, qui est au dessus de tous, par tous et en tous» (Ep 4,4-6). Ce que St Paul écrit aux Éphésiens, nous convient beaucoup plus, nous qui formons un corps moral, par l'union spirituelle de la vocation religieuse, sacerdotale et missionnaire. Cette union de tous est nécessaire pour jouir de la vraie paix en communauté. Voici ce que souvent je vous recommande! Si St Paul ne se fatiguait pas de répéter cet avertissement aux chrétiens, je ne dois pas ma fatiguer moi non plus pour le bien de tous et de chacun. C'est une belle, c'est une sainte chose cette union qu'on peut appeler le premier bien des communautés.

Pour posséder la vraie charité il faut l'union, mais l'union entre tous. Un pour tous et tous pour un. Cela, je le répète, est la chose la plus nécessaire dans une communauté. Là où il n'y a pas cette union, c'est la ruine. Coûte que coûte, il faut faire de manière à ce qu'il y ait l'union. Nous formons un seul corps moral et nous devrions avoir entre nous l'union qu'il y a entre les membres du corps physique. Cette union est nécessaire pour vivre en paix et pour être forts. L'union fait la force. L'union entre les membres d'une communauté en fait une armée bien aguerrie et ordonnée (cf. Ct 6,4), capable de vaincre tout ennemi et tout obstacle. Au contraire, la désunion détruit une communauté.

Tout institut a un but spécial qui s'obtient avec la coopération de tous. C'est ainsi que font les membres des instituts bien ordonnés qui, sans se croire supérieurs aux autres, préfèrent le leur et essaient de le rendre toujours meilleur. Nous, restons en bas, comme les derniers arrivés, mais en même temps sentons nous heureux d'appartenir à notre Institut et cultivons en nous la persuasion que le Seigneur nous a favorisé en nous appelant dans cette Famille. Il faut aimer sa propre communauté comme sa propre vocation. Alors on a l'union de pensée et on va de l'avant en étant unis. Une communauté où on maintient cette union, ne peut pas ne pas faire de bien. Donc, essayez de l'avoir et de la maintenir. L'union est la substance de la charité!

134. Esprit de famille. St Pierre écrit: «Avant tout, conservez entre vous une grande charité» (1P 4,8). La charité est en effet le distinctif des vrais disciples de notre Seigneur Jésus Christ. Vous savez ce qu'on disait des premiers chrétiens: «Comme ils s'aiment!». Je ne doute pas qu'il y ait ici de l'amour fraternel; cependant soyons attentifs et réfléchissons souvent si nous avons toujours complètement cette charité. Nous avons peut-être, oui, la charité, mais pas toujours avec tous, pas dans toutes les circonstances. Parfois on est solitaire, on va de l'avant et on ne veut pas se préoccuper des autres, parce qu'on est égoïstes. Nous ne voulons pas nous toucher par peur de nous brûler. Cela ne va pas, ce n'est pas l'esprit de famille. Et que personne ne dise: que m'en importe t-il? Oui, il t’en importe à toi que non seulement toi, mais que tous deviennent saints et d'instruits missionnaires.

Il ne faut pas avoir seulement la charité spirituelle, mais aussi matérielle, c'est-à-dire s'aider mutuellement, partager les fatigues, prendre les travaux en main. Comme elle est belle, dans une communauté, cette compétition pour s'aider mutuellement! Cela, oui, c'est de la charité! Ne fait-on pas ainsi dans les familles? Ayons un amour pratique comme entre frères et sœurs: en ayant parfois quelque gentillesse et en pratiquant certaines initiatives que la charité sait trouver. Ne soyons pas autant de statues qui ne se touchent pas l'une l'autre! Il faut que nous sentions tous et que nous ayons tous de l’intérêt pour le bien de la communauté et que nous en soyons des membres vivants et d'un même accord. Oui, je veux qu'il y ait – et il doit y avoir – cet amour de fraternité. Je voudrais vraiment que chacun fasse du bien, jouisse et souffre avec son frère ou sa sœur, et aide en tout ce qu'il peut. Je voudrais vraiment que vous ayez les petites gentillesses, les petits coups de main, et les petites preuves de charité, qui démontrent que vous vous aimez vraiment. Rappelez-vous que l'Institut n'est pas un collège, ni un séminaire, mais une famille. Vous êtes tous des frères; vous devez vivre ensemble, vous préparer ensemble, pour ensuite travailler ensemble pour toute la vie. Dans l'Institut nous devons former une seule chose jusqu'à donner notre vie les uns pour les autres. «Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis» (Jn 15,13). S'aimer fraternellement: douleurs de l'un, douleurs de tous; intérêt de l'un, intérêt de tous. Si dans une communauté tous essayaient de faire plaisir, ce serait certainement une communauté idéale! «Voyez! Qu'il est bon, qu'il est doux, d'habiter en frère tous ensemble! (Ps 132,1). Comme il est beau d'être tous ensemble, non comme des statues dans un musée, non comme des prisonniers, mais comme des frères ou comme des sœurs dans une même maison, qui forment une seule famille!

135. Promotion fraternelle 2. «Frères, même dans le cas où quelqu'un serait pris en faute, vous les spirituels, rétablissez-le en esprit de douceur» (Ga 6,1). La promotion fraternelle fait partie de l'esprit de famille. Soyons donc contents d’être corrigés et, de notre part, pratiquons la même charité envers les autres. Parfois tous voient et connaissent un de nos défauts, et nous seulement, nous ne nous en rendons pas compte. Combien une parole d'un confrère ou d'une consœur ferait du bien! Mais nous ne sommes pas capables de nous faire cette charité. Ne jugeons pas, non, mais quand un défaut est clair, nous devons nous en corriger. N'est pas cela un de nos devoirs de charité?

La promotion fraternelle doit être bien faite, avec discrétion, de bonne manière, au temps opportun, mais elle doit être faite. Ainsi elle est toujours inspirée par la charité et la charité il faut bien la faire. Ne pas prendre les personnes en face. Nous devons tous utiliser cette charité, alors notre communauté sera une communauté d'esprit. «Mais – direz-vous – cela n'est-il pas contraire à ce que vous nous avez dit tant de fois: que nous devons nous supporter mutuellement?». Non, ce n'est pas contraire. Imitons les vertus et corrigeons les défauts, avec une sainte liberté. Que celui qui est corrigé prenne la correction comme si elle venait de Dieu. Nous voulons avoir une communauté délicate et fraternelle, donc aidons-nous mutuellement à surmonter nos défauts, avec esprit de délicatesse et de charité.

Amour de la croix et esprit de sacrifice

136. D'autant plus comme missionnaires. Vers la fin de sa vie terrestre Jésus disait aux Apôtres: «Voici que nous montons à Jérusalem et que s'accomplira tout ce qui est écrit par les Prophètes au sujet du Fils de l'homme. Il sera en effet livré aux païens, bafoué, outragé, couvert de crachats; après l'avoir flagellé, ils le mettront à mort». L'Évangile continue: «Mais ils ne comprirent rien à tout cela». Et, comme s'il ne s'était pas bien expliqué, il ajoute que «cette parole leur demeurait cachée et ils n'en saisissaient pas le sens» (Lc 18,31-34). Grande leçon pour nous qui, après tant de méditations sur la Passion de notre Seigneur et sur le devoir de la suivre sur la voie du Calvaire, nous n'avons pas encore compris pratiquement cet esprit. Aimons et acceptons le sacrifice, tant comme personnes marquées par le péché, que comme chrétiens, et d'autant plus comme missionnaires.

Demandez au Seigneur l'amour de la souffrance. Notre Seigneur dit à Ananie au sujet de St Paul: «Je lui montrerai tout ce qu'il lui faudra souffrir pour mon nom» (Ac 9,16). Il ne dit pas qu'il lui aurait fait connaître des douceurs et des consolations, mais des souffrances. Il fit la même chose avec les Apôtres, en leur prédisant ce qu'ils devraient souffrir par amour envers lui. Il en est ainsi pour nous. Donc il faut s'habituer dès maintenant aux petite souffrances pour avoir ensuite de la générosité dans les grandes; demander au Seigneur la lumière et la grâce pour comprendre ses souffrances, et aussi la force de bien souffrir. Sans esprit de sacrifice vous ne serez pas de saints missionnaires, vous n'aurez pas non plus les faveurs spéciales de consolation qui vous renforceront et vous aideront, et votre ministère sera stérile. Quand vous avez eu l'idée de devenir missionnaires, vous avez peut-être senti aussi le désir du martyre. Mais ce n'était et ce ne sont que des idées, si ensuite en pratique vous vous effrayez devant les petits sacrifices. Luttons contre nous, contre la nature qui n'endure pas la souffrance. Vaincs-toi toi-même! Ne prétendons pas que le Seigneur nous sanctifie sans notre coopération.

Le Seigneur nous a donné l'exemple du sacrifice en souffrant dans son âme et dans son corps, comme affirme la lettre aux Hébreux: «Jésus, qui au lieu de la joie qui lui était proposée, endura une croix, dont l méprisa l'infamie» (He 12,2). Tous les saints ont marché sur les pas du Seigneur. Ainsi St Paul qui disait: «Montrez-vous mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ» (1Co 11,1). Combien de peines physiques et morale a dû supporter le grand Apôtre! Peines corporelles: flagellations, lapidations, naufrages; peine intérieures provenant de son ministère, comme il l’affirme lui-même: «Et sans parler du reste, mon obsession quotidienne, le souci de toutes les Églises!» (2Co 11,28). Les exemples de l'Apôtre sont un reproche à notre peu d'amour envers la souffrance, à notre facilité de nous décourager dans l'activité apostolique, spécialement quand nous ne voyons pas de correspondance.

Aimons beaucoup la croix, mais non seulement poétiquement. C'est facile, quand nous n'avons pas de souffrance, de désirer souffrir, mais c'est quand elles arrivent que nous devons démontrer notre vertu. Il est très parfait d'aimer la croix, mais commençons par demander la grâce de la supporter.

Il faut que nous nous persuadions tous de la nécessité du sacrifice pour être de vrais disciples de notre Seigneur. N'oubliez jamais que vous êtes des apôtres et que les âmes se sauvent par le sacrifice. Dans la vie apostolique il y a tant de roses, mais aussi tant d'épines, tant par rapport au corps que par rapport à l'esprit. Certains se figurent l'idéal missionnaire comme tout poétique, en oubliant que les âmes ne se sauvent qu'avec la croix et que par la croix, comme Jésus l’a fait. La grâce de Dieu ne manque pas et, si nous sommes généreux pour supporter les épreuves que le Seigneur nous envoie, nous pourrons répéter avec St Paul: «Je suis tout rempli de consolations; je surabonde de joie dans toutes nos tribulations» (2Co 7,4). Donc les tribulations non seulement ne doivent pas nous arrêter, mais plutôt elles doivent nous pousser à être apôtres.

Oui, formons-nous au vrai esprit de sacrifice, même spirituel. Aimer la souffrance, apprendre à souffrir quelque chose sans le faire savoir à tous. Je veux que vous soyez forts! Alors le Seigneur vous bénira. C’est pour cela qu’un missionnaire de bonne volonté, plein de l'esprit de sacrifice, peut faire le travail pour plusieurs aussi. Vie de sacrifice, donc, du matin au soir. Oh, oui! faire toutes les choses par amour de Dieu, renoncer à sa propre volonté et à son propre jugement, porter chaque jour sa propre croix, est un martyre lent, prolongé. Le martyre sanglant est peut-être plus voyant, mais celui-ci est plus précieux encore!

137. La mortification n'est pas une chose du passé. Un missionnaire qui n'a pas l'habitude, l'esprit de la mortification, ne peut rien faire. St Paul dit: «Tout athlète se prive en tout» (1Co 9,25). De nos jours on ne veut plus entendre parler de mortification extérieures, corporelles. On dit qu'il suffit de mortifier l'esprit, que celles-là ne sont plus conformes aux faibles constitutions d'aujourd'hui, qu'elles appartiennent aux ermites. Vous ne penserez pas ainsi.

Faut-il mortifier l'esprit? Certainement, qui le nie? Même que d'abord il y a toujours la mortification spirituelle. Mais avec la mortification spirituelle, la corporelle est aussi nécessaire. Ces mortifications ne sont-elles plus conformes aux faibles constitutions de maintenant? Avant tout il ne faut pas exagérer sur notre faiblesse physique. Elles sont innombrables les mortifications extérieures qui ne nuisent pas à la santé, même que certaines la conservent et l'accroissent. Et elles appartiennent vraiment aux ermites? Non, même présentement beaucoup de personnes désirent se sanctifier en jeûnant, elles veillent et elles font pénitence.

Donc la mortification extérieure est nécessaire, en plus de l'intérieure. Cela ressort de la Parole de Dieu et des exemples des saints. Le Seigneur Jésus jeûna quarante jours (cf. Mt 4,1-11). St Paul punissait son propre corps pour le réduire en esclavage (cf. 1Co 9,25). St Vincent de Paul disait: «Celui qui tient peu compte des mortifications extérieures, démontre qu'il n'est pas mortifié ni extérieurement, ni intérieurement». Rappelez-vous en surtout quand vous serez en mission. Pour obtenir des grâces il faut la prière et la mortification. Je vous parlerez toujours de la mortification intérieure, mais rappelez-vous que l’extérieure est aussi nécessaire.

138. Petits sacrifices que personne ne voit. Je ne prétends pas pour vous à de grandes pénitences des saints, même si elles sont une très bonne chose. Mais vous pouvez et vous devez faire de petits sacrifices quotidiens et continuels, de manière à être ensuite capables de grands et héroïques sacrifices comme le demande la vie apostolique. Celui qui n'apprend pas à se freiner lui-même, qui n'acquiert pas une vertu stable, ne sera jamais fort. Celui qui veut se sacrifier doit prendre soin des petites choses. «Le Seigneur désire le petit sacrifice, mais persévérant. Vous devez dès maintenant mortifier vos sens: la vue, en ne voulant pas tout voir, même les choses permises; l'ouïe, en n'étant pas curieux ni voulant tout savoir; le goût en mangeant avec modération et en étant content de ce que la communauté peut offrir; le toucher: en respectant le corps qui est sanctifié par le Baptême, la Confirmation et tant de Communions. En plus il faut être prompt au lever. Ça semble une chose de rien, mais je crois que si quelqu'un était toujours fidèle à cet acte, il aurait sûrement un bon esprit. C'est tellement laid de donner le premier acte de la journée à la paresse. Le Seigneur veut ce sacrifice du matin, qui attire des bénédictions sur tout le reste de la journée. En vous organisant ainsi, vous serez toujours plus généreux en mission. La grande difficulté à se sanctifier provient de ne pas avoir de constance dans ces sacrifices.

En particulier, mortifions notre langue. Il y a un temps pour parler et un temps pour se taire. St Jacques, dans sa (si belle!) lettre, parmi d'autres choses parle longuement du bien et du mal qu'on peut faire avec la langue. C’est une petit membre – dit-il – et il se vante de beaucoup de choses. Nous pouvons, en effet, avec la langue bien parler et avec édification, prier et chanter les louanges du Seigneur. Mais nous pouvons aussi nous en servir pour dire des paroles vaines, c'est-à-dire inutiles, inconvenables; des paroles contre la charité, comme des critiques, des murmures et des calomnies; des paroles contre la vérité, en grossissant les choses ou en ne les disant pas avec précision; des paroles de vanité, d'orgueil, etc. (cf. Jc 3,5). Mettriez-vous toutes vos paroles dans la bouche de Jésus? Combien de légèreté et donc combien de défauts en parlant, pour celui qui ne sait pas refreiner sa langue! C'est un vice assez commun. Et qui peut dire les torts, qui peut mesurer les conséquences d'une parole dite hors de sa place, spécialement si elle est adressée contre l'honneur et la réputation du prochain. Ah, il est tellement facile de pécher avec la langue! St Jacques dit: «Si quelqu'un ne connaît pas d'écart de parole, c'est un homme parfait» (Jc 3,2). Et le Siracide: «Heureux celui qui n'a jamais péché par la parole» (Si 25,8).

Vous me direz: «Alors on restera en silence, on ne parlera plus». Voici: si vous deviez toujours rester enfermés entre ces murs, je pourrais vous dire que nous sommes d'accord; mais vous n'êtes ni Chartreux, ni Trappistes. Non, il ne s'agit pas de toujours se taire, mais simplement de réfléchir avant de parler. St Ambroise se demandait: «Nous convient-il de rester toujours muets?» et il répond que non. Il donne donc la règle pour bien parler: «Ou tu te tais, ou tu dis des choses qui sont meilleures que le silence». St François de Sales, en développant le même concept, dit: «Que notre parler soit bref et bon, bref et doux, bref et simple, bref et charitable, bref et aimable». C'est-à-dire qu'il faut parler avec modération, avec prudence, avec charité et piété.

Patience

139. Indispensable en mission. Nécessaire à tous, la patience est une grande vertu indispensable aux missionnaires. St Paul, en parlant des vertus nécessaires à l'apostolat, met en premier lieu la patience comprise comme fermeté: «Nous nous affirmons en tout comme des ministres de Dieu: par une grande constance dans les tribulations dans les détresses, dans les angoisses, sous les coups, dans les prisons, dans les émeutes, dans les fatigues, dans les veilles, dans les jeûnes» (2Co 6,4-5). Vous voyez l'importance et la nécessité de la patience. L'expérience le prouve: le plus ou le moins de patience du missionnaire influence beaucoup sur la conversion des personnes. De la patience nous n'en aurons jamais assez. Nous en avons tous besoin, parce que nous devons l'exercer, on peut dire, à tout moment.

L'excellence de cette vertu émerge de la Parole de Dieu. Le Seigneur, dans la Passion, démontra sa très grande patience en supportant toute sorte de traitements, et une très grand douceur envers Judas, envers ceux qui le flagellaient, et envers ceux qui le crucifièrent. St Jacques écrit que la patience est nécessaire pour acquérir la perfection: «Que la constance s'accompagne d'une œuvre parfaite, afin que vous soyez parfaits, irréprochables, ne laissant rien à désirer» (Jc 1,4). St Cyprien, qui était un esprit fort, en parle assez bien: «La patience – dit-il – nous rend chers à Dieu, elle tempère la colère, elle freine la langue, elle gouverne l'esprit, elle garde la paix, elle dirige la discipline, elle rompt l'ardeur de la convoitise…» et, il continue ainsi en en faisant les plus beaux éloges. La patience soutient toutes les autres vertus, qui, sans elle, n'existeraient pas.

La patience est cette vertu qui modère la tristesse qui naît des maux présents; elle modère les mouvements de l'âme, pour qu'elle ne reste pas opprimée par les adversités, mais qu'elle se maintienne égale et les supporte avec tranquillité. Maintenant il y a deux sortes de maux qui peuvent nous affliger en cette vie: les maux extérieurs et les maux intérieurs. Les maux extérieurs sont, par exemple: la perte des biens ou des parents, les malignités contre nous, le mépris, quelque maladie ou d'autres incommodités qui arrivent. Les maux intérieurs sont: L'ennui, les obscurités intérieures, les aridités d'esprit, les répugnances, les scrupules. Tous ces maux tendent à nous attrister le cœur et demandent de la patience pour être supportés. Le Seigneur a souffert ces maux à Gethsémani, et son âme ne s'est pas abattue. Habituons-nous à passer par-dessus tant de misères et ne laissons pas que notre cœur devienne triste. Un regard au crucifix met tout en place.

140. In crescendo. Dans l'exercice de la patience, il y a des degrés. Le premier est le degré de ceux qui supportent les maux sans se rebeller, même s’ils le font avec quelque lamentation; ils cherchent des consolations et ils veulent être réconfortés dans leurs douleurs. Cela est de la vertu, à condition que cela soit supporté par amour de Dieu, mais c'est le minimum qu'on peut faire. Un deuxième degré appartient à ceux qui supportent tout avec pleine résignation à la volonté de Dieu, sans se lamenter ni chercher de consolation. Il y a un troisième degré concernant ceux qui supportent les maux non seulement avec résignation, mais avec joie. Ils ont tant d'amour qu'ils ne sentent presque plus le mal. Cela arrivait aux martyrs, qui avaient un tel désir de ressembler à Jésus crucifié, qu'ils vainquaient la douleur.

C'est le degré de patience que Jésus nous propose et auquel nous devons tendre. Je ne dis pas qu'on doit jouir des maux en eux-mêmes, mais jouir parce qu'ainsi ils nous assimilent à Jésus souffrant et nous coopérons plus efficacement au salut des âmes. Les Apôtres, traînés devant les tribunaux et frappés, ne sont-ils pas sortis heureux d'avoir été outragés par amour du nom de Jésus? (cf. Ac 5,41). Et St Paul? Lui, il ne se vantait que par la croix de notre Seigneur Jésus Christ (cf. Ga 6,14). Ainsi St Pierre exhortait les chrétiens. «Mais, dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l'allégresse» (1P 4,13).

Commençons à avoir au moins le second degré: ne pas nous lamenter et ne pas désirer être plaints. Cela vaut autant pour les maux du corps que pour les souffrances morales et spirituelles. Les choses n'iront jamais comme nous voudrions. Quelque mal ou quelque souffrance nous en aurons toujours. Il faut donc que nous nous armions de patience, que nous nous engagions à arriver au troisième degré: accepter avec joie les maux qui nous arrivent. Sans patience, il n'y a pas de paix du cœur, il n'y a pas de paix dans la communauté, il n'y a pas de paix dans le monde.

Il y a plusieurs moyens pour acquérir la patience: la demander au Seigneur dans la prière; ne pas se laisser abattre par toutes les petites difficultés, afin que quand en arrivent de plus grandes nous puissions les supporter sans nous laisser abattre; s'habituer à considérer les maux comme permis par Dieu et ne provenant pas de la malice humaine; prendre les croix non seulement des mains du Seigneur , mais de son amour; dans les épreuves, regarder le Crucifix, parce que le Crucifix explique tout; faire de fréquents actes de conformité à la volonté de Dieu; penser au paradis.

C'est dans le temps de la formation que vous devez vous exercer à la patience, pour l'avoir ensuite durant votre vie de mission. Parfois la patience est tellement limitée! Nous somme comme le verre, que le plus petit coup peut casser. Rendons-nous donc supérieurs à ces faiblesses et corrigeons-nous avec énergie. La patience doit être semée partout. Si un missionnaire se laisse abattre et ne réagit pas contre la tristesse, que fera t-il en mission? Quand nous avons quelque peine, c'est signe que le Seigneur nous aime. Nous ne comprenons jamais assez le mystère de la tribulation! Engageons-nous à exercer cette vertu. Ainsi nous obtiendrons la paix avec nous et avec les autres.

Humilité

141. Jésus est le seul qui soit vraiment humble. Le Seigneur Jésus proclama: «Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur» (Mt 11,29). Il ne nous propose pas – commente St Augustin – de l'imiter en fabriquant le monde, en créant les choses visibles et invisibles, en faisant des miracles et en ressuscitant des morts, mais en étant doux et humbles de cœur. Voici en quoi il veut être imité par nous. S'il nous demandait de l'Imiter dans son extrême pauvreté, ou dans sa totale immolation jusqu'à sa mort sur la croix, nous pourrions apporter l'excuse de notre faiblesse. Mis l'imiter dans l'humilité est possible à tous, cela étant une condition propre de la limite humaine, tandis que pour Jésus ce fut un "anéantissement". Il fut le seul vrai humble. Avec raison donc les saints Pères appellent l'humilité: "vertu du Christ".

Regardons l'Évangile: toute la vie de Jésus fut un exemple d'humilité. Jésus déclarait que son enseignement ne venait pas de lui, mais du Père: «Ma doctrine n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé» (Jn 7,16). Quand on l'appelait bon maître, il répondait: «Nul n'est bon que Dieu seul» (Mc 10,18). Le Père n'avait-il pas dit de lui: «Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur» (Mt 3,17)? Malgré qu'il fût le maître de l'univers, Jésus ne douta pas de se faire le serviteur des Apôtres, jusqu'à s'abaisser à leur laver les pieds. Le plus grand prodige d'humilité fut sa mort, avec toutes les ignominies qui l'accompagnèrent, et auxquelles Il se soumit complètement: «Il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix!» (Ph 2,8).

Jésus fut humble de sa propre volonté. Tout en pouvant éloigner de Soi les humiliations, au contraire il les accepta toutes. Donc comme on dit de Lui que «Affreusement traité, il s'humiliait, il n'ouvrait pas la bouche» (Is 53,7), ainsi on ne dit pas qu'Il a été humilié, mais que c'est Lui qui s'humilia: «Il s'humilia plus encore» (Ph 2,8).

142. Forcément humbles. Nous sommes humbles parce que nous devons forcément l'être à cause de notre faible nature et de nos défauts. Être humbles dans les paroles, ce n'est pas grand-chose; nous pouvons le faire tout en ayant l'orgueil le plus raffiné. Il est plus difficile de savoir se maintenir dans l'humilité au milieu des actions qui nous font honneur. Par un certain esprit de prudence humaine, nous nous retenons de nous faire connaître pour ce que nous sommes, mais dans notre cœur nous jouissons de la gloire humaine et nous nous montrons indifférents des justes louanges reçues. L'humilité de Jésus ne fut pas ainsi. Il eut l'amour vrai de l'humilité.

Pourquoi parler tellement de l'humilité? Voici la réponse: aucune vertu, si splendide soit-elle, n'est solide, si elle n'est pas accompagnée de l'humilité. St Augustin, a qui on demandait quelle était la première vertu, répondit: «La première vertu est l'humilité, la seconde est l'humilité, la troisième est l'humilité» St Jérôme l'appelle la vertu des chrétiens, justement parce qu'elle entre dans toutes les vertus; et sans l'humilité, même les choses bonnes deviennent gâtées.

L'humilité est nécessaire pour bien prier, Seules les prières des humbles, en effet, peuvent pénétrer au ciel, mais celles des orgueilleux non, comme le fut la prière du pharisien (cf. Lc 18,10-14). Le Seigneur regarde l'humilité de la prière. Ainsi, sans humilité, il n'y a pas de foi. Comment l'orgueilleux pourra t-il soumettre sa propre intelligence et sa volonté à l'autorité de l'Église? Celui qui est orgueilleux ne croit pas. Sans humilité, en plus, il n'y a pas d’espérance. Comment, en effet, celui qui n’a confiance qu’en lui-même, aura-t-il confiance en Dieu? Que dire, ensuite, de la vertu de la charité? L'orgueilleux s'aime lui-même et non le Seigneur. St Augustin dit: «Là où il a l'humilité, il y a la charité». Dans le sens opposé on peut dire: là où il n'y a pas d'humilité, il n'y pas de charité.

143. Servir avec humilité. L'humilité est très nécessaire par rapport à notre état particulier de missionnaire, qui est de service. Pour être des serviteurs, il faut l'humilité. Jésus disait aux apôtres: «Que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert» (Lc 22,26). Le Siracide enseigne aussi: «Plus tu es grand, plus il faut t'abaisser» (Si 3,18). Ainsi fit la Vierge, qui, à l'annonce de la dignité de Mère de Dieu, répondit: Voici la servante du Seigneur! (cf. Lc 1,38). Donc St Isidore appelle notre ministère: «ministère d'humilité».

La vertu d'humilité est ensuite tellement nécessaire aux missionnaires que sans elle ils ne peuvent rien faire de bien. Vous voulez (et vous devez le vouloir) devenir saints, les plus saints possible? Engagez-vous à être humbles. L'humilité vous aidera aussi dans l'exercice de toutes les vertus. S'il y a des personnes qui doivent être humbles, c'est justement vous.

Les missionnaires de la Consolata doivent vivre avec un très vif esprit de foi, de sacrifice, de mutuelle charité fraternelle, mais surtout avec un esprit d'humilité très profonde. Persuadons-nous de la nécessité de cette vertu, et n'ayons pas peur de trop nous abaisser. Si nous sommes humbles, comme Institut également, le Seigneur nous élèvera. Je veux que notre devise soit: "Je le protègerai puisqu'il s'attache à moi" (cf. Ps 90,14).

144. L'humilité est vérité. L'humilité est la "très vraie" connaissance de nous-mêmes. Se connaître pour ce que nous sommes. Cela ne veut pas dire que, pour être humbles, on doit penser pire de nous de ce que nous sommes, car l'humilité, étant une vertu, doit se fonder non sur la fausseté, mais sur la vérité. L'humilité ne consiste pas non plus dans certaines affirmations verbales comme: «Je ne suis bon à rien!» ou quelque chose de semblable. Souvent on dit ces choses pour se faire louer. Certains croient que ce soit de l'humilité que de mépriser une de leurs œuvres bien réussie. Non, la vertu fuit toujours la fausseté. Quand nous accomplissons quelque travail, faisons-le de la meilleure manière possible. Allons-y doucement à croire que nous avons tant de talents, mais si vraiment nous les avons, nous devons reconnaître de les avoir, et aussi de les avoir reçus de Dieu à qui nous référons tout. Que l'humilité soit simple; ne pas faire des stupidités pour couvrir les louanges. L'humilité doit se fonder sur la connaissance vraie, droite de notre être et de nos mérites, tant dans l'ordre de la nature que dans celui de la grâce.

Regardons-nous nous-mêmes. Que sommes-nous dans l'ordre de la nature? Poussière et cendre. Et qu'avons-nous qui soit nôtre? Comme c'est Dieu qui nous a donné l'être, qui nous conserve, ainsi c'est Dieu qui nous a donné tous les talents et les prérogatives qui entourent notre personne. Donc, le corps, l'âme, la santé dont nous jouissons, la beauté et l'intelligence dont nous nous vantons, tout vient de Dieu. «Qu'as-tu que tu n'aies reçu? Et si tu l'as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l'avais pas reçu?» (1Co 4,7). Les mêmes considérations, et toutes très vraies, nous pouvons et devons les faire dans l'ordre de la grâce. Si nous sommes chrétiens, c'est par grâce de Dieu. Et c'est peut-être de notre mérite que nous avons été appelés dans cette maison? Absolument pas! C'est le Seigneur qui nous a conduits ici. La bonne volonté elle-même est un don de Dieu. Dans l'ordre surnaturel tout vient du Seigneur. D'ici nous comprenons comment les saints, tout en faisant des merveilles, ont pu se maintenir si humbles. St Paul disait: «Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis, moi, le premier» (1Tm 1,15). L'humilité il faut la demander chaque jour à Dieu, pour pouvoir entrer en nous-mêmes, connaître ce que nous sommes et être contents de notre nullité.

145. L'humilité n'est pas infuse. Ordinairement l'humilité ne nous est pas donnée, mais nous l'obtenons par notre collaboration. Elle s'acquiert par la répétition des actes. Chaque fois que pointe quelque pensée d'orgueil. Dire tout de suite: «Dieu seul, Dieu seul!». Les actes intérieurs nous aident beaucoup, mais ils ne suffisent pas. Il faut aussi les actes extérieurs qui sont des manifestations de l'humilité intérieure. St Thomas enseigne que de la disposition intérieure à l'humilité naissent des signes extérieurs qui se manifestent dans les paroles et dans les gestes. Donc, ne pas parler pour notre gloire; parler rarement en nous blâmant; quand nous sommes repris ou corrigés, faire attention à nous vaincre et à ne pas nous excuser; ne rien faire pour nous faire voir, rien avec orgueil; surtout accepter volontiers ces humiliations que le Seigneur nous envoie. Ainsi nous serons vraiment humbles; et seulement si nous sommes humbles, nous serons saints.

Pour acquérir l'esprit d'humilité, nous ne devons pas tenir trop à nous-mêmes, à notre jugement, à notre savoir, à nos dons, à l'estime des autres, qui sont les appuis de l'orgueil. Si nous nous persuadons que notre tête est petite et que notre intelligence est limitée, nous saurons nous convaincre d'avoir tort nous aussi en quelque chose et, donc, nous accepterons facilement les points de vue des autres et ainsi nous aurons plus d'expérience de nous-mêmes. Donc, rappelez-vous: demander à Dieu l'humilité, méditer sur notre faiblesse, accepter les humiliations que Dieu nous envoie.

En plus, ayons soin de notre renommée comme le Siracide le suggère: «Aie souci de ton nom» (Si 41,12); ou comme Jésus dit: «Ainsi votre lumière doit-elle briller aux yeux des hommes pour que, voyant vos bonnes œuvres, ils en rendent gloire à votre Père qui est dans les cieux» (Mt 5,16). Mais nous devons toujours agir avec des finalités spirituelles, non pour être estimés, pour avoir des préférences, mais bien pour plaire à Dieu. Parfois notre amour propre sert de voile et nous fait voir la gloire de Dieu ou le bien des âmes là où au contraire se trouve la gloire de notre propre ego. Les titres, les responsabilités, etc., sont toutes des bagatelles, ils ne valent rien. Le Seigneur ne regarde pas les titres.

Il y a déjà quarante ans que je suis supérieur et… il serait temps d’en finir! Je laisserais tellement volontiers la Consolata, le Collège pour Ecclésiastiques, le canonicat… je ne dis pas de vous laisser vous aussi, mais… A ce sujet je retourne à une chose que je voulais déjà vous dire auparavant. Vous me baisez la main et je vous ai toujours laissé faire, mais maintenant je ne le veux plus. Je sais que vous m'aimez, mais cela me semble trop. Laissez faire, vous me la baiserez ensuite quand je serai mort, si vous voulez. Je suis reconnaissant de vos démonstrations de respect, mais je ne veux pas qu'elles soient trop abondantes. En plus, je ne veux plus entendre ce superlatif de «très vénérable». Sur "Da Casa Madre" j'en ai compté au moins huit: c'est trop. Joseph Cafasso est à peine vénérable et moi je dois déjà être très vénérable? Seul le Seigneur sait si je le suis… Ne le faites plus, parce que cela me semble une exagération. A l'imitation de la Vierge Marie, n’attribuons-nous rien d'autre que nos faiblesses et donnons tout l'honneur et la gloire à Dieu (cf. Lc 1,47-48).

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1 Joseph Allamano emploie l'expression "sauver les âmes" pour indiquer le devoir spécifique de l'apôtre. Sans trahir sa pensée, ici elle est habituellement modifiée par "collaborer au salut des âmes" conforme à la pensée de Paul en 1Co 3,9, texte utilisé aussi par Joseph Allamano, où les apôtres sont présentés justement comme "collaborateurs de Dieu" pour le salut.

2 Joseph Allamano employait habituellement l'expression "correction fraternelle". Ici, sans modifier le contenu original, on préfère employer le langage de la psychologie actuelle, qui s'exprime plus volontiers par "promotion fraternelle".