Vie consacrée
102. Nouveau baptême. Comme le disent les Constitutions, vous êtes dans l'Institut pour être "d'abord" de bons et saints religieux et religieuses, et "ensuite" missionnaires. Pensez-y, nous avons des Instituts religieux et missionnaires. Qu'est-ce qu'on veut dire par vie consacrée dans l'état religieux? On veut dire un état de perfection, non parce que nous sommes parfaits quand nous y sommes entrés, mais parce que nous y tendons continuellement et de tout notre engagement. C'est un nouveau baptême, un holocauste supérieur à tout sacrifice, parce que dans les sacrifices nous donnons au Seigneur des choses externes, tandis qu'ici nous nous donnons nous-mêmes. C'est comme un martyre continuel, lent, à petit feu, en sacrifiant nos propres biens, notre propre commodité, notre propre volonté.
Tous les chrétiens sont appelés à tendre à la perfection des vertus, parce qu'à tous le Seigneur dit: «Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait» (Mt 5,48). Cette vocation à la sainteté consiste essentiellement dans la charité envers Dieu et envers le prochain. Pour les consacrés, une telle vocation est de tendre à la charité parfaite, non seulement par l'observance des commandements, mais aussi celle de tous les conseils évangéliques, selon leur possibilité et la grâce de Dieu.
103. Dans la liberté. Maintenant, toutes les congrégations religieuses s'obligent par vœu aux trois conseils de pauvreté, chasteté et obéissance. Par eux, la volonté reste plus forte, on a plus de mérite et on donne à Dieu non seulement ce que l'on fait, mais aussi sa liberté, ainsi explique St Thomas. St Anselme ajoute que, par les saints vœux on donne au Seigneur non seulement l'usage de la chose, mais la chose elle-même: non seulement les fruits, mais l'arbre. Mais les vœux ne nous enlèvent pas la liberté. Je dirais qu'ils l'accroissent dans le sens qu'ils nous rendent plus maîtres de nous-mêmes, moins conditionnés aux passions. St Augustin dit: «Oh heureuse nécessité qui nous force à faire ce qui est meilleur!».
Tous les Instituts renouvellent les vœux chaque année. Pourquoi les renouveler? Pour augmenter la ferveur, pour conserver leur souvenir et pour nous y confirmer. Que les vœux que vous avez faits ne vous effraient pas. Nous restons tranquilles comme avant, même plus qu'avant, parce qu'en plus d'être un deuxième Baptême, ils marquent le début d'une nouvelle vie de perfection, de sainteté. Ce sacrifice de tout nous-mêmes, âme et corps est tellement cher au Seigneur; Il nous inonde de grâces par lesquelles nous nous sentons plus forts, plus courageux, plus tranquilles. Abandonnons-nous entièrement à Lui, totalement soumis à sa volonté. Laissons qu'il nous tourne et retourne selon son plaisir; de cette manière nous deviendrons vite saints et vraiment saints. N'oubliez pas que, par la profession religieuse, nous ne faisons pas un contrat, mais nous suivons une vocation. Le Seigneur n'aime pas les contrats. Il est toujours généreux. S'il nous a donné la vocation, il ne nous l'enlève pas. Lui, il ne change pas, c’est nous qui changeons. Il ne nous reste qu'à observer ce que nous avons promis. Nous nous sommes donnés au Seigneur, allons! Coûte que coûte.
104. Pour la mission. Les vœux sont des vœux de missionnaires. Quand vous les faites ou quand vous les renouvelez il faut aussi penser à la mission, exprimer vos désirs de zèle ardent et de collaboration à l'évangélisation. Nous devrions avoir pour vœu de servir la mission même au prix de notre vie, contents de mourir sur la brèche. Quand vous prononcez les vœux ou quand vous les renouvelez, souvenez-vous qu'on veut dire aussi tout cela. Le Seigneur exauce ces désirs.
Pauvreté évangélique 1
105. «Je vous ai donné l'exemple» (Jn 13,15). Jésus a vécu en pratiquant toutes les vertus, mais il y en a une qu'il sembla avoir privilégiée et en laquelle il voulut être notre modèle de manière spéciale: la pauvreté. St Paul l'affirme lui aussi: «Comment de riche il s'est fait pauvre pour vous, afin de vous enrichir de sa pauvreté» (2Co 8,9). Donc il fut pauvre à sa naissance, plus pauvre durant sa vie, très pauvre sur la Croix. Jésus naquit pauvre, de sa propre volonté, il choisit pour mère Marie, qui était une femme pauvre et pour père et gardien St Joseph, qui gagnait le nécessaire pour vivre par le travail manuel. Durant sa vie publique, il put affirmer: «Le Fils de l'homme, lui, n'a pas où reposer la tête» (Mt 8,20). Comme première béatitude il proclama: «Heureux vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous» (Lc 6,20). Pour ses funérailles il eut besoin de la charité d'un drap et aussi d'un sépulcre.
L'exemple et les enseignements du Seigneur sont le premier et le plus puissant stimulant pour nous faire apprécier, aimer et pratiquer la pauvreté, d'autant plus que nous devons et que nous voulons l'imiter de près. Tous les saints, à Son exemple, aimèrent et vécurent la pauvreté. St François d'Assise l'appelait "sa dame".
106. Vie des vertus. Toutes les autres vertus reçoivent vie, d'une certaine manière, de la pauvreté. En effet, si nous examinons chaque vertu, nous voyons qu'elles existent et se développent seulement s'il y a l'amour de la pauvreté. La foi peut-elle exister sans la pauvreté? Mais comment quelqu'un peut-il dire avoir la foi en sachant que Jésus a dit: «Bienheureux les pauvres», s'il estime que les richesses sont une bonne chose et que les riches sont chanceux? Malheureusement il peut arriver qu'entre nous il y en aient qui font des préférences entre riches et pauvres. Si nous avons la foi, il faut que nous pensions, que nous parlions, que nous agissions selon ce principe de la foi: «Bienheureux les pauvres»!
L'espérance est toute tournée vers le paradis et ne se préoccupe pas de choses de la terre. L'auteur du livre saint dit: bienheureux l'homme que n'a pas cherché l'or, et qui n'a pas espéré dans l'argent et les trésors! Qui est-il? Et nous le proclamerons bienheureux (cf. Si 31,8-9). Il est tellement facile de mettre sa propre confiance dans l'argent! Non, non; il faut dire au contraire: «En Toi, Seigneur, j'ai espéré!».
L'amour de Dieu ne peut pas non plus subsister sans la pauvreté en esprit. Pour aimer Dieu de tout son cœur, il ne faut pas avoir d'attachements, surtout aux biens; sinon, le cœur reste divisé. La raison pour laquelle tant de personnes sacrifient les biens matériels et choisissent la pauvreté volontaire est justement d’avoir le cœur libre, qu'il puise aimer Dieu et se donner totalement à Lui. Même pour réaliser des œuvres envers le prochain, il faut avoir le cœur détaché des choses d'ici-bas. St Bernard dit au sujet de la sainteté dit que nous devons être des réservoirs et non des canaux. Mais, au sujet de la pauvreté, moi je dis que nous devons être seulement de canaux et non des réservoirs. Sans l'esprit de pauvreté on ne peut être ni humbles ni chastes. La pauvreté conserve aussi l'ardeur missionnaire. St Bernard applique au détachement la parole de Dieu: «Et moi, élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi» (Jn 12,32). Il s'ensuit que nous collaborerons à l'évangélisation des peuples dans la mesure où nous serons pauvres, au moins en esprit.
107. En vertu du vœu. Le Seigneur met comme première condition au jeune riche: «Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres» (Mt 19,21). Toutes les congrégations religieuses mettent en premier lieu le vœu de pauvreté, parce que, selon St Thomas, «la pauvreté volontaire est le premier fondement pour arriver à la perfection». St Ignace de Loyola définit la pauvreté comme «le mur de défense des ordres religieux».
Une congrégation religieuse vit et prospère en tant qu'elle conserve l'esprit de pauvreté. Quand une communauté cède sur ce point, tout l'esprit périt. On peut dire la même chose pour chaque membre: ils avancent dans la perfection dans la mesure où ils sont fidèles à observer la pauvreté promise. Il faut prendre la chose au sérieux. Quand on néglige ce vœu, la communauté est proche de la fin. Si on l'observe selon les Constitutions, avec le vrai esprit, la communauté ira de l'avant et sera bénie.
Le vœu de pauvreté consiste, essentiellement, au renoncement au droit d'utiliser et de disposer, selon son propre plaisir, des biens temporels, sans dépendre du supérieur légitime. Cela c'est le vœu simple, comme nous l'avons ainsi que toutes les communautés modernes. Le vœu solennel, au contraire, comporte le renoncement à la maîtrise radicale et à toute propriété de biens temporels. De là la grande différence entre le vœu simple et le vœu solennel. Mais pourquoi faisons-nous le vœu simple? La raison est que la pauvreté ne consiste pas essentiellement à se dépouiller de tout, mais dans le renoncement au droit de disposer arbitrairement – c'est-à-dire sans la permission du supérieur – tant des biens de la communauté que des propres biens individuels. Ce renoncement est par amour de notre Seigneur, qui est la raison spécifique du vœu. Le «Bienheureux les pauvres!» est pour tous; et déjà le psaume disait: «Aux richesses, quand elles s'accroissent, n'attachez pas votre cœur!» (Ps 61,11).
108. Le nécessaire comme aux pauvres. St Bernard dit: «Ce n'est pas la pauvreté en elle-même qui est vertu, mais l'amour de la pauvreté». Un pauvre peut ne pas avoir d'argent, mais il n'est pas dit qu'il a la vertu de la pauvreté. Les consacrés, ne doivent pas seulement éviter ce qui est contraire au vœu, mais s'engager à observer la pauvreté dans toute sa perfection.
Qu'est-ce qui est donc nécessaire pour avoir la perfection dans la vertu de pauvreté? Enlever tout ce qui n'est pas utile et superflu. Rien de ce qui touche la vanité et au superflu ne doit se trouver chez les consacrés. Donc dehors toute recherche dans l'habillement, dans l'habitation, dans le mobilier, dans la nourriture, dans tout. St Paul explique: «Lors donc que nous avons nourriture et vêtement, sachons être satisfaits» (1Tm 6,8). Nous faisons le vœu de pauvreté, donc contentons-nous du pur nécessaire, et même ce peu contentons-nous de l'avoir de manière pauvre.
Pour croître dans la vertu de la pauvreté il faut aussi souffrir avec patience et avec joie de manquer parfois du nécessaire. Il est tellement commode de faire le vœu de pauvreté et de ne pas en sentir les effets! On pourrait dire que c'est le vœu d'avoir tout ce dont on a besoin. Si on désire quelque chose et que nous ne l'avons pas, eh bien, on fait un acte de pauvreté. C'est justement ne pas avoir tout ce qu'on voudrait qui nous fait pratiquer la pauvreté. Je dis qu'il est bien que le nécessaire vienne parfois à manquer. Cet esprit vous aidera aussi à ne pas prétendre être des exceptions dans la communauté. Je n'aime pas les particularités. Oui, oui: ce qui est nécessaire est nécessaire; mais n'oubliez pas que le Seigneur nous aide dans ce qui est nécessaire pour les pauvres, non dans ce qui est nécessaire pour les riches. Celui qui ne s'habitue pas à quelques privations ne sera jamais un bon missionnaire.
Ne pas dire qu'il y a beaucoup de bienfaiteurs pour l'Institut. Les bienfaiteurs ne suffisent pas toujours. Et ensuite n'oubliez jamais que les offrandes sont le fruit de sacrifices de nos bienfaiteurs et demandent de notre part non seulement de prier pour eux, mais surtout que nous correspondions à leurs sacrifices par quelque sacrifice: c'est-à-dire en étant contents du nécessaire et aussi en manquant de quelque chose. Les bienfaiteurs veulent nous procurer le nécessaire. Quand je lis la liste des offrandes sur la revue, je vous assure que je fais une vraie méditation. Je m'arrête de temps à autre à avoir une pensée vers Dieu pour eux, à prier pour ceux qui sont morts. Ces chiffres sont des larmes, ils sont du sang! Et nous ne voudrions pas nous imposer quelque sacrifice?
La vertu de la pauvreté demande aussi un plein détachement du cœur des choses nécessaires et convenables que nous utilisons. Ici c'est l’essence de l'esprit de pauvreté. Ce détachement du cœur doit nous être très cher. Rappelez-vous que tout attachement, même petit, est un obstacle sur le chemin de la croissance. Détachez le cœur de tous, de tout. Un petit oiseau, qu'il soit attaché avec un câble ou avec un fil, ne peut plus voler. Donc ne pas avoir de fil d'attache à personne et à rien. S’il y en a faisons-le passer par le cœur de Jésus et il en sortira un fil d'or: celui du renoncement. On fera d'autant plus de bien dans les missions que nous serons détachés de tous et de tout. Parfois on va en mission en soupirant après le martyre et ensuite on se perd pour une armoire! C'est la fausse idée que nous nous faisons du besoin. Toutes ces attaches enlèvent aussi la paix du cœur et parfois font manquer à l'obéissance. Pour cela j'insiste: n’attacher le cœur à rien, si petit soit-ce, pour qu'il n'arrive pas qu'en mission, devant laisser un poste, on le dévalise. Dans notre communauté il faut cet esprit de détachement; alors le Seigneur la bénira.
109. Avoir soin de tout. Esprit de pauvreté signifie aussi avoir soin de tout, s'en servir avec modération et respect. Au contraire il arrive parfois qu'on a bien soin de ses choses personnelles et peu ou aucun soin pour les choses de la communauté, comme si elles n'appartenaient à personne et qu'on pouvait les délaisser et ne pas en faire de cas. Non, cela est injuste, parce que s'il n'est pas permis de gaspiller le nôtre, encore moins pour les biens de la communauté. Ce n'est pas seulement manquer à la pauvreté, mais aussi à la justice. Et c'est malheureusement le point le plus délaissé et sur lequel j'insiste le plus.
Esprit de pauvreté signifie encore, coopérer pour que rien ne se gâte et que rien ne se gaspille, en se souvenant que nous vivons de charité. Cela fait plaisir quand on voit quelqu'un intéressé aux choses de la communauté: fermer une porte, fermer une fenêtre, remettre un objet en place, éteindre une lumière, etc. Je ne dis pas que nous devons nous mettre dans ce qui ne nous regarde pas, mais il y a tant de petites choses qui sont de la responsabilité de tous: ne rien gâter, traiter tout avec soin, ne pas en mettre plus qu'il ne faut, etc. Il faut vraiment que vous attrapiez cet esprit: avoir soin de tout. Vous voyez, j'ai encore la montre que j'avais quand j'étais séminariste…
La pauvreté est une chose délicate et on y manque facilement. Même si nous avions en abondance, on ne doit pas donner plus que ce qu'on doit donner. Il faut qu'il y ait cette conviction: ce sont des biens de Dieu. S'habituer dès maintenant à avoir cette délicatesse, ce soin et cette attention dans l'usage des choses; autrement quand vous serez en mission, vous gaspillerez. Il faut de l'engagement mutuel, c'est l'esprit d'union, de famille. Tous intéressés, tous engagés pour le bien de l'Institut. Voici comment nous devons nous organiser, pour que le bon Dieu nous aide maintenant et dans l'avenir. Nous ne devons pas attendre la Providence en paresseux; le Seigneur n'est pas toujours obligé de faire des miracles.
110. Travailler comme les pauvres. Nous avons parlé de la pauvreté comme détachement effectif des choses temporelles. La pauvreté a aussi un autre aspect qui est de travailler comme travaillent les pauvres. Nous comme missionnaires nous devons travailler matériellement. Quand nous travaillons, pensons que nous épargnons beaucoup de dépenses à la communauté. Essayer aussi de gagner quelque chose pour la communauté est un devoir de pauvreté. Il faut être des membres vivants parce qu'ici ce n'est pas un collège où on paie, mais une famille où tous paient également. Si nous pouvons être utiles à quelque chose, nous devons nous estimer chanceux et donc le faire volontiers et aussi par devoir.
S'il y a des consacrés qui doivent être détachés de tout, avoir l'esprit de pauvreté jusqu’aux racines, ce sont justement les missionnaires.
Chasteté pour le Royaume 2
111. Soyez chastes. L'excellence de la chasteté est très grande, comme l'affirment les Saintes Écritures. Le Rédempteur lui-même voulut naître d'une Mère Vierge. L'Apôtre Jean aima le Seigneur d'une manière particulière parce qu'il était pur, chaste, vierge. En mourant, le Seigneur lui confia la Vierge: il confia la Vierge à un vierge.
Le mot chasteté se fait communément dériver du mot "châtiment"; la raison en est, selon St Thomas, que chez les chastes la concupiscence est châtiée, c'est-à-dire mortifiée par la raison. Comme consacrés, nous vivons la chasteté virginale qui consiste formellement dans la résolution intérieure, ferme et constante de ne pas admettre des choses contraires à l'intégrité virginale. Le p. G. Semeria fait justement observer que la chasteté virginale ne réside pas seulement dans le corps, mais proprement dans l'esprit. St Augustin affirme également que: « Qui peut douter que la chasteté, quand elle est vertu, ne réside pas dans l'esprit. Elle ne peut pas manquer tant qu'elle reste fermement dans le cœur, dans la volonté».
La chasteté virginale est extrêmement nécessaire aux consacrés(es). Comme missionnaires vous serez exposés(es) à de plus graves dangers, d'où vous devez êtres bien fondés(es) dans cette vertu. Pour faire du bien aux gens, vous devez être reconnus, je voudrais dire comme des êtres "surnaturels", qui n'avez rien à faire avec ce monde: «Vous n'êtes pas du monde» (Jn 15,19). La chasteté vous fera apparaître comme tels, et votre seule présence suffira à attirer les cœurs. Si vous serez chastes, toujours chastes, je suis assuré de votre bonne réussite. Le Seigneur se communique aux purs de cœur, et vous ferez des prodiges. Je m'adresse donc à chacun de vous avec les paroles de St Paul à Timothée: «Garde- toi pur» (1Tm 5,22). Comment peut-on mettre une bouteille de vin dans une bouteille d'eau? On enlève l'eau et on met le vin. Très bien: vidons notre cœur de toutes les amours mondaines et remplissons-le de l'amour de Dieu. Je veux que vous soyez plus attirés vers la chasteté par la beauté de cette belle vertu que par la laideur du vice. Soyez chastes!
112. En vue du sacerdoce. L'Église Catholique, inspirée par le St Esprit, a vu depuis les temps apostoliques la nécessité que ses ministres resplendissent par la chasteté. Toutes les vertus sont nécessaires pour le prêtre, mais celle-ci l'est de façon particulière. Vous surtout qui aspirez au sacerdoce, je vous exhorte à bien réfléchir sur la nécessité de cette vertu. Un des premiers signes de vocation est la chasteté, rappelez-vous-en. Et il faut une chasteté solide et certaine. Cherchez la pureté de vie, coûte que coûte. Examinez-vous attentivement. Êtes-vous prêts à observer pour toute la vie une parfaite chasteté et à faire tous les sacrifices internes et externes demandés pour la conserver? Si donc, vous fiant à l'aide divine, vous en ressentez la force et la volonté, courage et ne craignez pas! Ce Dieu qui est votre espérance sera aussi votre force.
113. Vertu du cœur. St Paul écrit aux Théssaloniciens: «Vous savez bien quelles instructions nous vous avons données de part du Seigneur Jésus. Et voici quelle est la volonté de Dieu: c'est votre sanctification; c'est que vous vous absteniez d'impudicité, que chacun de vous sache user du corps qui lui appartient avec sainteté et respect» (1Th 4,1-4). Et l'Apôtre revient plusieurs fois sur le sujet. La chasteté est la vertu de notre cœur! Ne vous découragez pas si vous êtes tentés. L'or se purifie dans le feu et le Seigneur nous purifie avec ces faiblesses. Si c'est pour notre bien, il nous en délivrera, mais pour le moment il désire que nous soyons ainsi purifiés. Soyez humbles et confiants, et allons de l'avant dans le Seigneur. Faisons des actes d'amour de Dieu; un acte d'amour de Dieu c'est vite fait, il suffit parfois d'un soupir.
114. Un trésor dans un vase d'argile. La chasteté est un «trésor que nous portons en des vases d'argile pour qu'on voie bien que cette extraordinaire puissance appartient à Dieu et ne vient pas de nous» (2Co 4,7) et pour le garder il faut la vigilance et surtout la prière. Et cela tous l'affirment: la Sainte Écriture, les saints pères, les maîtres d'esprit. Prier, bien prier, toujours prier. Si la prière est nécessaire pour obtenir toutes les grâces, elle l'est de façon particulière pour se conserver chastes. St Cyprien affirme: «Parmi les moyens pour obtenir la chasteté, le premier et le principal est de demander l'aide d'en haut». St Grégoire a dit une fois que «la prière est la tutelle de la pureté». St Jean Chrysostome affirme que le jeûne et la prière sont comme deux ailes qui portent l'âme au dessus des tempêtes, la rendent plus ardente que le feu, terrible envers les ennemis. Et il conclut: «Rien ni personne n’est plus puissant que celui qui prie».
Demandons donc la chasteté au Seigneur. Demandons-la toujours. Retenez bien qu'il ne suffit pas de prier à intervalles et à la chapelle, il ne suffit pas de dire trois "Je vous salue Marie" matin et soir, il ne suffit pas de faire les pratiques communes de piété le long de la journée, mais il faut avoir l'esprit de prière. Prenons l'habitude, spécialement dans les tentations, de nous réfugier dans le cœur de Jésus et laissons que ce soit Lui qui réponde. Ainsi faisait St Augustin, il trouvait refuge et repos dans les plaies du Divin Sauveur. Des tentations, il y en aura toujours, mais là, dans le Cœur de Jésus, rien ne peut arriver.
Un moyen très puissant, sans lequel il est presque impossible de rester chastes, est une tendre dévotion à la Ste Vierge. Elle est la dispensatrice de toutes les grâces et donc aussi de celle-là. Mettons notre chasteté sous sa spéciale protection, consacrons-la à elle, en disant souvent: «Mère très pure, Mère très chaste, Vierge des vierges, priez pour nous!». Prions et Dieu nous donnera la grâce inestimable de nous conserver chastes toute la vie.
Pour garder la chasteté il faut aussi la mortification externe et interne, qui fut toujours pratiquée par tous les saints, dans tous les temps et par toutes les personnes qui veulent vivre en bons chrétiens. St Paul disait: «Je meurtris mon corps au contraire et le traîne en esclavage, de peur qu'après avoir servi de héraut pour les autres, je ne sois moi-même disqualifié» (1Co 9, 27). Vouloir traiter délicatement la chair et prétendre qu'elle ne regimbe pas est de la stupidité: «Car la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair; il y a entre eux antagonisme, si bien que vous ne faites pas ce que vous voudriez» (Ga 5,17).
Mortifiez le goût, c'est-à-dire mangez pour rester vivants et pour accomplir votre propre devoir, et ne vivez pas pour manger. Je ne dis pas de laisser le nécessaire, non, mais je dis de savoir faire beaucoup de petites mortifications. Mortifier les yeux: je vous veux simples, mais aussi réservés et mortifiés. Pour obtenir cette maîtrise sur ses propres yeux il est utile de se priver, je ne dis pas toujours, de la vue de ce qui est permis. Il est vrai que les saints savaient s'élever à Dieu à partir d'une fleur, mais parfois on peut aussi ne pas regarder. Habituer le corps au froid et à la chaleur, au dur et non au relâchement. Fuir l'oisiveté en étant toujours occupés. Donc travailler non seulement par devoir, par obéissance, par pauvreté, mais aussi pour dominer le corps. Mortifier l'orgueil, la vanité, avec l'exercice de l'humilité. Malheur à celui qui n'est pas humble: «Que celui qui se flatte d'être debout prenne garde de tomber» (1Co 10,12). St François de Sales disait: «La chasteté sans humilité est vanité».
Je suis certain qu'en mission vous serez tranquilles et sûrs sur ce point, parce que le Seigneur abondera en grâces, si vous vivez bien unis à Lui et si vous prenez tous les moyens dont nous avons parlé.
Obéissance missionnaire
115. Habituelle chez tous. Des trois vœux, le plus excellent est celui d'obéissance. Par lui en effet on offre à Dieu quelque chose de plus que ce que l'on offre par la pauvreté et par la chasteté.
La vertu de l'obéissance doit être habituelle chez tous. Il suffit de penser à l'exemple de Jésus: «Ayez entre vous les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus: Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort» (Ph 2,5-8); «Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre» (Jn 4,34); «Celui qui m'a envoyé est avec moi; il ne m'a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plait» (Jn 8,29). Les saints disent que l'obéissance est la voie assurée du paradis. St Jean Chrysostome l'appelle: «navigation assurée, porte du paradis». St Augustin ajoute que l'obéissance est la gardienne de toutes les vertus. Et St Thomas affirme qu'elle est supérieure aux autres vertus, parce qu'elle offre à Dieu le meilleur don, celui de notre volonté.
L'obéissance fait des miracles et si vous êtes obéissants vous en ferez vous aussi, surtout quand il s'agit de l'évangélisation. Ce n'est pas faire beaucoup ou peu qui est important: ce qui est important c'est d'obéir. C'est l'obéissance qui aide à détruire en nous l'orgueil et nous apporte la paix du cœur. Ainsi on est toujours assuré d'accomplir la volonté de Dieu. Ici ce n'est pas la maison des demi-volontés et des demi-obéissances!
116. Vertu fondamentale. Dans une communauté religieuse l'obéissance est d'absolue nécessité. D'autant plus en mission, comme disent les Constitutions: «La vertu fondamentale d'un Institut de Mission est l'esprit pratique d'obéissance absolue aux Supérieurs. Sans elle il est impossible qu'il y ait unité de travail et par conséquence, succès d'apostolat»3. Ces paroles sont tirées de la lettre des Règles des Pères Blancs. Tous les moyens pour être un jour d'aptes missionnaires sont compris dans l'obéissance. Je ne vous le répèterai jamais assez: obéissance absolue, si vous voulez devenir de bons missionnaires. Obéissance non seulement aux dispositions, mais aussi aux désirs des supérieurs. Les inconvénients qu'on rencontre en mission sont pour le plus causés par le manque d'obéissance. C'est la vertu principale, la vertu fondamentale de notre Institut et, je dirais qu'elle doit être innée en vous. Je veux vraiment, comme St Ignace4, que l'obéissance soit votre caractéristique.
117. Vertu surnaturelle. Nous devons nous proposer d'obéir au supérieur "comme au Seigneur". C'est le motif surnaturel qui donne valeur et mérite de vertu à l'obéissance. Dieu ne veut pas que nous obéissions pour des motifs humains, en cela nous ne nous distinguerions pas de ceux qui, dans le monde, obéissent à celui qui commande parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement, ou par amour du gain, par respect humain. Nous, au contraire, nous devons voir Dieu dans les supérieurs: "C'est Dieu"!
Imprimez-vous le bien dans l'esprit et ne l'oubliez jamais: il est absolument nécessaire que notre obéissance soit basée sur ce motif surnaturel. Donc avoir foi et ne pas s'arrêter au masque ou aux apparences. Malheur à qui obéit en croyant obéir à une personne humaine! Notre obéissance est une vertu surnaturelle dans la mesure où nous obéissons à Dieu dans la personne du supérieur. Si quelqu'un a l'esprit de foi, il n'aura pas de difficulté à obéir à n'importe quel supérieur et à n'importe quelle disposition.
118. Universelle, prompte, cordiale et simple. Nos Constitutions parlent des qualités de l'obéissance, qui doit être: universelle, prompte, cordiale. Vient ensuite, presque comme couronnement, la simplicité et la générosité qui constitue l'obéissance aveugle. Obéissance universelle d'abord, en obéissant à tous, sans distinction entre supérieur et supérieur. Celui qui n'a pas cette obéissance ne peut pas plaire au Seigneur, et il ne fera jamais un pas dans la voie de la sainteté. Obéissance universelle veut dire encore ne pas faire de distinction entre manière et manière de commander et entre commandement et commandement, entre les choses grandes et petites, entre substance et accident. C'est cet esprit que je désire que vus ayez. Ne pas obéir en gros, mais jusque dans les minimes particularités: de lieu, de temps et de manière. Le Seigneur, en voyant notre bon vouloir et comme récompense de notre obéissance, y mettra du sien et nous ferons aussi des choses extraordinaires. Une chose faite par caprice ne réussit jamais, parce que le Seigneur ne la bénit pas.
St Bernard dit que le vrai obéissant ne connaît pas d'hésitation et qu'il est prêt à accueillir et à exécuter les dispositions du supérieur. L'obéissance doit être prompte, notre pain de chaque heure, de chaque minute. On ne peut pas dire que c'est de la vraie obéissance quand on hésite à l'accomplir et quand on l'accomplit à notre manière. Obéir promptement en tout. Tout ce qui est bien n'est pas toujours bien fait. Il l'est quand le Seigneur le veut. Il ne faut pas faire ce que l'on veut, mais ce que l'on doit faire, ce qu'établit l'obéissance. Celui qui néglige ces dispositions, non seulement n'a plus l'esprit d'obéissance, mais même pas celui de communauté.
En plus de prompte, l'obéissance doit être cordiale. St Paul, en écrivant aux Romains, dit: «Grâces soient rendues à Dieu, […] vous vous êtes soumis cordialement à la règle de doctrine à laquelle vous avez été confiés» (Rm 6,17). Si on n'obéit pas de cœur l'obéissance reste imparfaite et on perd beaucoup de mérites. St Bernard dit que la joie du visage et la douceur des paroles sont un digne couronnement de l'obéissance. Donc ne pas obéir de force, mais cordialement.
Il faut disposer tout de suite la volonté à obéir. S'il y a des difficultés ou des observations à faire, manifestons-les, mais ensuite être contents de ce que l'obéissance dispose: Dieu aime qui donne avec joie» (2 Co 9,7). Comme c'est désagréable de manifester par le visage, par un geste, par un mot sa propre répugnance!
La perfection de l'obéissance a trois degrés: exécuter la disposition donnée, unir sa volonté à celle du supérieur et accepter avec notre intelligence ce qu'il décide. Il faut que nous soyons généreux: ne pas se contenter du premier, du second degré, mais aller jusqu'au fond, en assujettissant notre jugement. C'est l'obéissance aveugle – mais celle qui voit beaucoup! – qui accueille avec simplicité`la disposition et qui l'exécute. Alors, vous voyez, même gardant les pieds sur terre, on va mieux de l'avant et on est plus tranquilles. Obéir aveuglement ne veut pas dire faire les choses à l'aveuglette; vous devez en plus avoir les yeux bien ouverts pour accomplir vos actions de la meilleure manière possible. Ainsi acceptée, vous comprenez combien l'obéissance est sage. Examinez-vous souvent sur sa pratique et prenez la ferme résolution de tendre à sa perfection. Celui qui obéit aveuglément a la vue très bonne et voit bien à l'intérieur des choses spirituelles, parce qu'il voit avec l'œil même de Dieu.
119. Se former à l'obéissance. Quels sont les moyens pour se former à cette obéissance? Je répète les principaux: avant tout l'humilité. Celui qui est humble sait qu'il fait des erreurs et ne s'attache pas à son propre jugement; et même si le supérieur se trompait à commander, on ne se trompe jamais en obéissant. Ensuite voir Dieu dans les supérieurs et dans ses ordres. En plus, imiter les exemples de notre Seigneur qui fut obéissant jusqu'à la mort sur la croix. Enfin, suivre les exemples des saints. L'obéissance est l'astuce des saints!
120. Obéissance aux Constitutions. St Vincent de Paul, quand il décida de donner un Règlement à sa Congrégation, le fit en disant: «Je vous présente les Règles que le Seigneur m'a inspirées; prenez-les de moi, comme de la main de Dieu». Si lui a parlé ainsi, je peux le faire moi aussi. Je peux vous assurer, en effet, que c'était vraiment Dieu qui me dirigeait. Je ne veux pas de choses extraordinaires, mais dans les choses ordinaires je vous assure que le Seigneur m'a vraiment guidé. Chaque parole fut méditée, étudiée; on a prié sur elles, on a travaillé durant des années et maintenant elles sont devenues volonté de Dieu. Je désire que vous les receviez avec esprit de foi; on peut dire que votre sanctification dépend de la manière dont vous les observerez. Étudiez-les et observez-les, en donnant la plus grande importance à ce qui est d'envergure et à ce qui est simple. C'est tout de l'or. J'espère tellement d'elles pour l'esprit de la communauté. Nous ne sommes pas dans un collège, mais dans une famille où nous devons nous sanctifier mutuellement. Chacun de vous devrait être une colonne de l'Institut, de manière que ceux qui viendront puissent voir en vous un modèle à imiter. Si on perdait les Constitutions, que chacun de vous soit une constitution vivante, permanente.
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1 Joseph Allamano, dans une lettre du 8 décembre 1916, a présenté un "Traité sur la pauvreté", dans lequel il illustrait la signification du vœu et de la vertu, avec toutes les applications pratiques aux exigences de la vie consacrée pour la mission. Dans la conférence aux communautés respectivement des missionnaires et des sœurs missionnaires, le 5 janvier 1917 il l'a communiqué par ces paroles: «Depuis quelques temps je désirais vous offrir comme un Petit Traité sur la sainte Pauvreté et depuis deux ans, avec l'aide du Ch. J. Camisassa, le voici composé. C'est une matière subtile et complexe. Et se basant sur de grands théologiens comme St Thomas, Suarez, St Alphonse et d'autres, nous avons recueilli ici ce qui est certain, en pensant chaque mot pour être précis. Recevez-le comme lettre de votre supérieur et donc de Dieu. Que le Seigneur vous donne la lumière et la grâce pour bien comprendre et vivre le vœu et la vertu de la pauvreté, de qui dépend l'esprit et la floraison de l'Institut». Dans ces pages, l'esprit et la substance de ce traité sont rapportés, même s'il n'est pas cité.
2 La théologie ascétique, au temps de Joseph Allamano, illustrait la vertu de la chasteté pour le Royaume plutôt du point de vue moral. Lui-même, qui ressentait cette position, s'arrêtait moins sur la théologie de la chasteté, qu'il connaissait aussi très bien et qu'il proposait, et développait surtout les engagements pour la conserver.
3 Joseph Allamano cite ici l'article 37 des Constitutions des Missionnaires (1909) et l'article 45 de celles des Sœurs missionnaires (1913).
4 Joseph Allamano a assumé la "Lettre sur l'obéissance" que St Ignace de Loyola avait adressée à la communauté des Jésuites, en en proposant aux missionnaires de la Consolata autant le contenu que l'esprit, comme caractéristique propre. Le renouvellement mûri dans l'Église, par rapport à l'exercice de cette vertu, avec le dialogue, inclue aussi cette attitude de disponibilité totale à l'obéissance que Joseph Allamano appelle "perfection de l'obéissance" ou "obéissance aveugle". Nous conservons sa terminologie, même si elle n'est plus tout à fait en usage, pour pouvoir mieux exprimer la profondeur de sa pensée.